Le fantassin de la République aux mains nues
Qui sait ce qu'est un éducateur de rue ? Quelles sont ses missions? A quoi il ressemble? A qui il rend des comptes ? Peu de nos contemporains pourraient répondre à ces questions. Pourtant ces quelques 3000 salariés et 1500 bénévoles à travers 650 équipes et clubs de prévention jouent un rôle essentiel de passerelles entre la société et des jeunes, adolescents, mais aussi enfants et jeunes majeurs qui sont à deux doigts de basculer dans la marge, la galère, la délinquance ou la maladie?
Dans une période historique où la fracture sociale se cristallise, en tous cas ne se réduit pas, avec un ascenseur social en panne et tout simplement une "machine à intégrer" bloquée ces fantassins de la république rendent un sacré service au pays. On l'a encore apprécié lors ders événements de l'automne 2005 où auprès des maires et des militants de quartier ils sont su trouver les mots et les gestes pour apaiser. Ils composent ce que l'on appelle la "prévention spécialisée".
On entend rarement parler d'eux. Leurs légions ne sont pas nombreuses; ils sont éparpillés sur le terrain; ils n'ont généralement pas de bureau où recevoir. Bref, ils sont dans la rue au contact de ces jeunes qu'ils repèrent comme en souffrance ou en difficulté ou en passe de l'être.
Yves Bodard est l'un de ces fantassins, de ceux qui sont de jour ou plus souvent de nuit aux frontières de la société. Ils sont des marchands d'espoir, des hommes de liaison, tout simplement ils sont présents auprès de jeunes qui n'ont généralement peu d'interlocuteurs et peu de gens qui s'intéressent vraiment à eux.
Yves Bodard en nous contant ses années de prévention spécialisée à Orléans, ville-laboratoire de la sécurité policière- nous parle certes du professionnel qu'il est, de son itinéraire, de ses interrogations, des ses stratégies; il nous parle aussi de la rue et de ceux qui tiennent les murs et n’ont que le macadam à fouler, qui finissent par avoir leurs règles, leurs codes, leur culture. Quelques uns de ces 50 000 jeunes qui sont ainsi "au contact".
Ce témoignage sur un métier, une fonction, un dispositif social prend bien évidemment encore plus de poids que la prévention spécialisée est une novelle fois à un carrefour de son histoire. Elle qui s'interroge - et qui est régulièrement interrogée sur son identité : c'est quoi éduquer dans la rue ? -; elle qui a eu peur - à tort - de disparaître dans les années 80 avec le transfert aux départements et aux communes des responsabilités que l'Etat assumait, se voit aujourd'hui programmée pour se mettre au service des stratégies de prévention de la délinquance au risque d'y perdre son identité.
Contrairement à un discours simpliste ou simplificateur du ministère de l'intérieur ou de certains maires la prévention spécialisée n'est pas au service de la prévention de la délinquance. Elle est l'une des cinq missions confiée à l'aide sociale à l'enfance avec le souci d'éviter que des enfants ou des jeunes majeurs proches de basculer dans la délinquance ou la marginalisation ne franchissent définitivement le pas. Si par son action le club ou l'équipe de prévention et ses acteurs font que de 10, 20, 100 jeunes restent du bon côté de la fracture ou (re)trouvent un place dans la cité c'est contribuer bien évidement à lutter contre l'insécurité, mais ce n'est pas un objectif premier mais second. Deux bénéfices pour le prix d'un ! Mais la mission confiée est bien de faire en sorte que Lounis, Bruce, Djamel s'en sortent.
Le débat n'est pas théorique quand le projet est désormais formé de confier la responsabilité de la prévention de la délinquance au maire et de faire en sorte que les travailleurs sociaux au contact des populations les plus fragiles rendent compte de leurs observations, donnent accès aux informations nominatives recuillies, parlent sur ce qu'ils voient dans les familles ou auprès des jeunes. Cette instrumentalisation de la prévention spécialisée signerait son arrêt de mort. Très rapidement le quartier informé se recroquevillerait sur lui-même et expulserait ces "espions sociaux".
La raison va sans doute l'emporter au parlement, mais il faudra convaincre. Il faut que les élus ne soient plus dans la défiance à l'égard des travailleurs sociaux. Chacun assume ses responsabilités dans l'intérêt du bien commun, à des lieux et dans des postures différentes. Sur les cas graves chacun sait comment faire appel à l'autre et le mobiliser, mais il ne faut pas tomber dans la confusion. Ainsi policiers et travailleurs sociaux de rue sont rarement en guerre. En vrais pros ils se respectent.
Pour reprendre la formule, la société a envoyé des fantassins parmi les meilleurs de ses professionnels - il faut être fort pour vivre des années dans la rue et encaisser les décharges reçues -, elle se doit de respecter leur identité professionnelle et ne pas chercher à la subvertir. Pour leur part, les éducateurs de rue doivent rendre des comptes aux élus, aux autres professionnels sinon à la population. Sans parler des situations individuelles ils se doivent d'informer, d'alerter, d'éclairer, d'analyser, de suggérer.
Le travail d'Yves Bodard s'inscrit dans cette démarche de rendu compte à la population et aux élus. Pour que chacun comprenne mieux ce qui se joue souvent devant sa porte, dans sa rue.
Il fait mal et il donne de l'espoir. La fonction est délicate à tenir; les risques sont évidents, tant avec les "tutelles" qu'avec le quartier! Yves Bodard en sait quelque chose. Il l'a assumée et aujourd'hui il assume son engagement. La République devrait décorer ses fantassins et pas les rejeter ou pire les ignore.
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JP Rosenczveig
Président du tribunal pour enfants de Bobigny
Président de DEI-France