Paris, 15 janvier 1991

L'argent de poche des enfants

Commentaire pour "BUDGETS FAMILLE"

d'un sondage IPSOS -

L'argent reste bien l'un des vrais révélateurs des rapports sociaux. L'enquète de l'IPSOS sur l'argent de poche des enfants en fait une nouvelle fois la démonstration. On voit bien que nos chers têtes blondes ne sont pas seulement l'objet de notre amour et de nos satisfactions : elles ont un poids financier incontestable. C'est donc également dans ce domaine que doivent s'exercer les responsabilités parentales pour les conduire à une relative autonomie.

Première observation : Les enfants ont plus souvent de l'argent : ils "pèsent" plusieurs dizaines de milliards de francs

72 % des 6 à 18 ans reçoivent aujourd'hui de l'argent de poche; parfois très tôt puisque 60 % des parents interrogés estiment opportun de donner de l'argent à leur enfant avant 10 ans.

En moyenne les enfants reçoivent de leurs parents 141 fs par mois ce qui représente pour les classes d'âge considérées un peu plus de 10 milliards de francs par an

Mais ce n'est pas tout. Au-delà de l'argent qu'ils leur versent régulièrement, les parents avouent leur donner ou leur laisser de l'argent pour 915 francs en moyenne par an. Ce sont donc encore quelques 5, 5 M F qui tombent dans l'escarcelle de nos "banbins". Si ajoutent les légitimes prodigalités de leurs proches (grands parents, parrains, etc.) à l'occasion des anniversaires ou autres fêtes, mais également le produit de leurs petits travaux (baby-sitting, menus services ou tout simplement emplois extra-scolaires.

Si l'on prend en considération que les très jeunes enfants se voient fréquemment ouvrir des comptes d'épargne à leur naissance, c'est bien plusieurs dizaines de milliards de francs que les enfants de France "pèsent" aujourd'hui.

Une grande partie est utilisée pour améliorer l'ordinaire, mais l'autre est mise de côté. En 1987, on estimait que les 8-14 ans possédaient en tire-lire ou à la caisses d'épargne l'équivalent de 11 milliards de francs.

Pour faire masse du tout, on trouve bien dans l'enquète de l'IPSOS confirmation des résultats d'une étude menée en 1986 par l'Institut de l'Enfant (I.E.D) qui évaluait déjà à 45 milliards les sommes passant entre le mains des enfants et à 200 millliards les sommes familiales sur lesquelles les enfants influent.

Si la socialisation des enfants et leur inscription dans la vie et dans la ville passe par leur capacité à faire leurs comptes, à comparer les produits, à résister aux tentations et à gérer leur budget, il n'est donc pas faux de prétendre aussi que les enfants constituent de véritables agents économiques. Ils sont consommateurs de produits ou d'épargne; ils influent sur la vie économique. Les commerçants et les banquiers ne s'y trompent pas quand ils affichent à leur égard un amical : "Votre argent nous interesse!"

L'enquète IPSOS corrobore encore des travaux menés auprès des jeunes eux-mêmes comme ceux de l'Institut National de la Recherche Pédagoqique sur l'argent des adolescents (1987) qui mettent en évidence que les enfants de notre pays ne se plaignent pas de manquer d'argent. Ils tiennent l'argent de poche comme un droit et admettent qu'il est respecté. Ils en contestent rarement le montant car ils savent que l'argent de poche remis régulièrement n'est qu'une de leur source de revenus et que cet argent peut en appeler d'autres quand, par exemple, il sert de premier apport - réel ou ou non - à un gros achat dont l'essentiel finalement financé par les parents.

Les enfants ont de l'argent; de plus en plus; parfois plus que leurs parents ne l'imaginent qui généralement sous-évaluent l'ampleur du compte de leur progéniture.

Ce constat doit être mis en parralèle avec le statut d'incapable que notre société napoléonienne a construit aux moins de 18 ans même si elle a admis qu'ils pouvaient accomplir valablement "les actes de la vie courante" afin de libérer les parents des contraintes devenues insupportables avec la nouvelle organisation de vie qui les conduits à travailler à l'extérieur de la maison et ne pas pouvoir être constamment présents auprès de leurs enfants.

En d'autres termes, l'argent fait partie de l'univers des enfants. Il s'agit donc moins de les en tenir à l'écart que de leur permettre d'en faire un bon usage, pour aujourd'hui et pour demain. Il revient encore aux parents de les former et éventuellement les protéger contre les sollicitations de toutes natures.

Cette relative "indépendance financière" contribue, avec le statut civil et social, désormais reconnu à l'efnant mineur d'âge, à le doter d'une relative capacité de faire et d'agir par lui-même sans pour autant pouvoir décider de tout et en tout. On s'éloigne petit à petit de l'apprche classique selon laquelle l'enfant est jusqu'à ses 18 ans privé de toute initiative et ne jouit d'aucun droit. Dans la construction entreprise d'un pré-statut de la minorité à partir de 15-16 ans, il faudra en tenir compte.

Deuxième constat : les enfants ne sont toujours pas égaux devant l'argent de poche, mais peut-il en être autrement ?

Pour une bonne partie des parents (28 %), les enfants, par principe n'ont pas à avoir d'argent de poche quoiqu'ils semblent sont moins nombreux que par le passé. En 1986, l'enquète de l'I..E.D.. évaluait à 44 % ceux qui n'en percevaient pas. L'évolution est notable. L'argent de poche tend donc bien à se généraliser.

Selon l'origine sociale et les revenus de la famille. 36 % des familles ouvrières ne donnent jamais d'argent de poche contre 25% aux techniciens et 20 % des professions libérales. Un tiers des familles à revenu mensuels inférieurs à 15.000 f ne donne rien pour seulement 15% des revenus supérieurs.

Mais l'inégalité ne s'arrête pas là. Elle touche encore les sommes disponibles. A cela plusieurs explications.

L'âge est évidemment une clé essentielle. 43 % des parents estiment les moins de 10 ans n'ont pas à percevoir d'argent de poche et bien évidemment quand ils en reçoivent leur dotation est inférieure (moins de 100 frs par mois) à celle des pré-adolescents et des grands adolescents.

L'enfant unique est mieux loti que les membres d'une fratrie comme si ses parents avaient une ligne "argent de poche enfants" à partager entre les enfants. Il faut tenir compte des indispensables adaptations entre frères et soeurs selon leur rang et besoins.

Enfin selon l'origine sociale et les revenus de la famille. 36 % des familles ouvrières ne donnent jamais d'argent de poche contre 25% aux techniciens et 20 % des professions libérales. Un tiers des familles à revenu mensuels inférieurs à 15.000 f ne donne rien pour seulement 15% des revenus supérieurs.

Le revenu familial influe également sur le montant alloué. Elle varie du simple au double pour les revenus inférieurs à 7.500 fs et ceux supérieurs à 15. 000 fs.

Troisième observation : l'argent de poche est destiné à la vie privée de l'enfant, mais il ne constitue pas un pré-salaire

Dans l'esprit de l'immense majorité des parents l'argent de poche est d'abord destiné au "superflu" (cinéma, sorties, loisirs, disques, etc.) dès lors que l'indispensable est assumé directement par eux (vêtements, transports, fournitures scolaires, etc.). Avec l'âge, les enfants pourront disposer de plus, mais prendront alors en charge de nouvelles dépenses comme leur carte orange.

Ce n'est pas pour autant que les parents leur lâchent totalement la main sur l'usage qu'ils font de leur argent ou dans la manière de le gérer. L'enfant est plus fréquemment autonome que par le passé, mais les parents continuent à exercer sous une autre forme leurs responsabilités. Ils entendent cadrer la zone d'expérimentation. Il est certain que les données chiffrées ne traduisent pas ici toutes les substilités des rapports parents-enfants dans ce domaine. C'est une question de personnalités, c'est encore une question d'âge, mais aussi de styles de vie tellement il est vrai que déjà, entre les parents, les rapports d'argent sont loin d'être homogénes dans toutes les familles de France..

Les parents admettent en grand nombre conseiller leurs enfants dans leurs dépenses, voire ils reconnaissent jouer de leur autorité pour peser sur des décisions d'achat, mais en général ils n'interviennent que pour des choses importantes ou posant problèmes. Pour le quotidien, l'enfant est maître à bord et responsable de ses sous.

A l'inverse selon les domaines ils acceptent que l'enfant donne son opinion sur les grandes dépenses familiales dans la mesure où elles concernent tous les membres de la famille (loisirs, vacances, sorties, etc..), mais pas pour ce qui est de la gestion de l'univers familial comme l'équipement. et l'agencement de la maison.

On retrouve ici une illustration des nouvaux rapports instaurés depuis quelques décennies dans les relations familiales. La famille est de plus en plus une communauté composé de sujets de droits; on y débat de tout ou de beaucoup de choses, quitte à ce que la décision sur l'essentiel soit prise conjointement par les parents. Ainsi majoritairement ce sont les parents qui décident ensemble del'argent de poche de l'enfant.

S'agissant de l'argent de leurs enfants, les parents seraient plutôt pour réunir les conditions d'une gestion en père de famille classique ! On passe à la banque quand on a le besoin, mais on se méfie des carnets de chèques et des cartes de retrait d'espèces comme en proposent de plus en plus les organismes bancaires. Les techniciens, employés et cadres moyens sont ici plus prudents que les professions libérales, mais ce sont surtout les familles les plus modestes qui sont farouchement hostiles à ce qui semble vécu comme des véritables vannes à argent. Réalisme oblige, dans tous les sens du terme ! En effet si pour les  banques le risque est quasiment nul à travers les facilités offertes, il n'en est pas de même pour le jeune. Les formules proposées interdisent tout découvert ou exigent que les comptes des mineurs soient couverts par ceux des parents. Prudence donc, dans l'intérêt général!.

De même ne tentent-ils pas le diable. L'enfant de moins de 10 ans a plutôt un revenu hebdomadaire, tandis qu'après on le "mensualisera" plus facilement. Ils tiennent donc compte de sa capacité à assumer des responsabilités et à se projeter dans le temps.

On relèvera que les parents seraient même plutôt pour que l'enfant ne touche pas à l'argent économisé et déposé en banque avant ses 18 ans (47 %). Ils en oublieraient qu'à 16 ans, il peut effectuer des retrait sur son compte d'épargne.

Par ailleurs, pour les parents l'argent n'est pas tout et ne doit pas tout résumer. Ils restent majoritairement hostiles à monétariser les relations familiales. Ils n'entendent pas rémunérer les services rendus au sein de la famille comme faire la vaisselle, nettoyer la voiture, etc. Chacun prend normalement sa part au fonctionnement du foyer. Et puis on ne sait pas où ménerait cette logique s'il fallait monétariser les apports de chacun !

Ils entendent même tenir les enfants à l'écart du monde du travail du moins pendant le temps de la scolarité qui est et doit demeurer l'activité principale des jeunes. En revanche pendant les vacances, qui doivent d'abord rester des vacances, ils admettent plus facilement que les plus âgés occupent des petits travaux permettant de gagner de l'argent ou de mesurer ce qu'il en est que de travailler pour gagner de l'argent et éventuellement découvrir l'univers du travail. une position somme toute équilibrée et réaiste. On sait que le vrai problème est plutôt d'empêcher que certains parents - au plus quelques milliers - ne poussent leurs enfants dans le spectacle ou la publicité très rémunératrice .. pour la famille ou est encore l'utilisent dans le petit commerce, l'agriculture ou les activités maritimes.

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Cette enquète ne manque pas, on le voit, de sujets d'intérêts. Pour le moins; elle corrobore les évolutions engagées et complète, sans contradictions, les études menées auprès des jeunes sur leur argent de poche qui devient un fait courant pour les trois quarts des enfants. Elle constitue par ailleurs une excellente photo, par delà les grandes pétitions de principes, sur l'articulation des rapports parents-enfants et entre parents. Il y a bien co-responsabilité des parents et surtout vigilance de leur part sur la marge de manoeuvre plus grande dont dispose leur enfant. L'argent fait partie de la vie. Il trouve tout naturellement sa place dans l'univers de l'enfant.

De plus en plus être social, l'enfant doit avoir les moyens de faire face à ses besoins. La gestion de son argent est à la fois un exercice pédagogique et une nécessité de la vie moderne. L'autonomie financière relative dont disose l'enfant est à l'image du nouveau statut de l'enfance qui se dessine, fait de subtils équilibres.

Jean Pierre ROSENCZVEIG

magistrat,

directeur de l'Institut de l'Enfance et de la Famille


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