Un dépouissièrage (indispensable) du droit de la famille, plus quune adaptation cohérente du droit de lenfance ?
avril 2001
Indéniablement lune des déceptions du ministère Guigou à la justice aura été de reculer devant une adaptation du droit de la famille qui simposait de lavis même de la ministre.
Dès ses premiers mois Place Vendôme Mme Guigou avait bien identifié les problèmes auxquels sattaquer. Mais dentrée de jeu la voie choisie inquiéta sur sa volonté ou sa capacité de la conduire au port cette réforme : de mission en commission (I. Théry, puis Fr. Dekeuwer-Defossez) quand déjà on disposait des travaux de la mission parlementaire sur les droits de lenfant présidée par Laurent Fabius, Mme Guigou donna limpression de renvoyer à demain les évolutions quelle ne se sentait pas en état de porter ou que L. Jospin ne tenait peut être pas comme prioritaire. Qui plus est lune des rares fois (septembre 1998) où la ministre sengagea publiquement sur une question sensible, en lespèce le divorce, elle le fut renvoyée vertement dans ses buts : pas question pour le barreau, voire pour certaine magistrats, dadmettre un divorce « contractuel » devant le maire même si le parallélisme des formes est une règle de droit majeure dans ce pays. [1]. Dans la proposition Guigou, il y avait pourtant matière à concentrer les maigres moyens judiciaires sur ce qui peut faire conflit même dans une séparation à lamiable : lexercice des responsabilités parentales, le partage des biens communs, les pensions, etc..
Echaudée, peu soutenue, prise par dautres préoccupations, la ministre de la justice ne devait guère plus sortir du bois au point de ne pas cacher pas que rien ne se passerait avant 2001-2002 . Exit les grands projets sous-tendus par les rapports Théry et Dekeuwer. Le temps pris navait pas pour objectif de contribuer à une meilleure conscientisation de lopinion sur des évolutions obligées e règles parfois séculaires. Dévidence il ny avait pas de véritable volonté partagée de la part des gouvernants malgré les appels de phare envoyés par une partie de la société civile
Plus préoccupant : ce faisant le gouvernement ne tenait pas ses propres engagements souscrits formellement lors du Conseil de Sécurité Intérieure du 8 juin 1998 consacré à la délinquance juvénile où la politique familiale apparaissait comme une des leviers prioritaires du volet prévention. En effet il ne fallait pas se contenter dresser une digue de meilleure qualité pour faire face à la délinquance des adolescents par des réponses judiciaires et éducatives mieux en phase avec les besoins daujourdhui, il fallait encore éviter que demain de nouvelles vagues denfants ne sengagent dans les voies dangereuses de la-socialisation. Ce volet était essentiel et faisait toute la différence avec les programmes sécuritaires précédents. Ladaptation du droit de la famille pour identifier les adultes responsables des enfants et clarifier le contenu de lautorité parentale était un élément-clé du programme du 8 juin 1998. Il simposait déclairer les adultes enfermés dans des jeux de pouvoir à loccasion des vicissitudes de leur vie matrimoniale, mais aussi de rassurer les enfants sur qui doit faire quoi les concernant.
La nomination de Mme Royal en mars 2000 comme ministre délégué à la famille et à lenfance pour la première fois les deux objets politiques sont associés) et le départ de Mme Guigou de la place Vendôme au profit de Mme Lebranchu ont indéniablement libéré les énergies. Les parlementaires jusquici bridés par la perspective de grandes réformes remisées aux calendes grecques font flèche de tous bois. Ce faisant ils font leur boulot de traduire les aspirations des français (héritage pour les enfants adultérins, conjoint survivant, la pension compensatoire, le nom, etc.). La ministre délégué à la famille et à lenfance elle-même navait pas hésité à secouer le cocotier, encore simple ministre de la vie scolaire, lors de la Conférence de la Famille face à Mme Aubry et à Mme Guigou montrant bien quelle nentendait pas se placer sous la chape de non-action affichée par ses consurs. Cette passe darme augurait bien dune réelle prise de pouvoir si loccasion se présentait. Mme Royal ne devait pas laisser passer lopportunité ouverte par sa mission nouvelle mission gouvernementale et les autres charges de Mme Lebranchu.
Une volonté et un pilote : le ministère
de la famille et de lenfance
De fait, aujourdhui, il est évident que le pilotage du dossier droit de la famille, droits des parents et droits des enfants, est passé du côté du ministère délégué à lenfance et à la famille auprès de la ministre de la solidarité et lemploi, Mme Guigou !. Apparemment on na pas à craindre que cette dernière bloque son ministre-délégué, si tant est quelle en est les moyens. Elle a la tête ailleurs et les annonces faites par Ségolène Royal rendent difficiles aujourdhui de revenir en arrière.
Dautant que les réformes projetées semblent bien répondre aux préoccupations du moment : elles sattachent à des problèmes de société, pouvant qui plus est pour certains nêtre pas seulement porteurs de valeurs symboliques, mais avoir des conséquences bien concrètes. On y retrouve également en arrière-fond, mais avec une expression plus comminatoire, le souci de répondre à la violence et à la délinquance imputée aux jeunes qui résulterait dune défaillance parentale. Dailleurs, on sinscrit aujourdhui moins sur le registre des parents déresponsabilisés par les circonstances de la vie (maladie, chômage, difficultés dinsertion, etc.) que sur le rappel des obligations à des gens retenus carrément pour démissionnaires. On sait les limites de ce discours, mais force est de constater quil reprend du poil de la bête.
A ceux qui sétonneraient de cette prise de pouvoir par la ministre déléguée à la famille et à lenfance, par-delà sa personnalité, on renverra quil ny a là que de très naturel dès lors que lon qualifiait dobjets politiques la famille et lenfance. Le ministre en charge se devait de faire la loi en la matière. Après tout, cest labsence dun tel interlocuteur qui historiquement a permis le ministère de la justice de porter jusquici de lévolution en ces matières. Sagissant souvent de questions qui mettent en cause létat des personnes et, bien évidemment, linstitution judiciaire, il ny a rien de choquant que son avis soit recueilli, sinon ses objections accueillis. Mais après tout il nest pas plus légitime à légiférer dans ce domaine quil lest en matière agricole ou urbanistique ! Au ministre de la famille et de lenfance en charge de porter les réformes quil estime bon. Cest en train de se faire et on sen réjouira.
Un dépoussièrage plus quune
réforme cohérente aisée se justifier
Reste, et là est déjà une première préoccupation, quon a bien le sentiment dune approche émiettée pour pouvoir passer la rampe. On est loin de ce préconisaient les rapports Théry et Dekeuwer, sinon la commission parlementaire. Le risque est alors grand de perdre un peu le sens des réformes avancées. On a du mal à voir les priorités et on peut même craindre quil ne sagisse en létat de répondre à des préoccupations loin dêtre les priorités du moment, quand il ny a pas de contradictions entre lénoncé et le réalisé.
Dans ce contexte il sera difficile de mettre en évidence aux yeux de lopinion les lignes fortes de cohérence qu permettront à nos contemporains par-delà leur cultures et leurs origines, mais encore au générations à venir de comprendre le sens de ce qui se joue par-delà les réponses techniques apportées. Cest dommage car nous sommes souci au cur du débat social et de la conception que lon se fait de lhomme et de la vie. La montée de ces thèmes aux élections municipales ne doit pas être escamotée. Tout spécialement, cette défaillance de discours sur la réforme rend encore plus dure sa compréhension par les populations issues de limmigration qui sont souvent pris dans des conflits de loyauté, sinon de lois. Or, plus quailleurs, laspect normatif de la loi est important dans le champ famille-enfance.
Droits des enfants ou droits des femmes ?
Ce réformisme qui apparaît souvent de bon aloi au premier degré peut savérer porteur ambiguïté sinon sources de nouvelles difficultés.
Prenons lexemple topique, au risque de choquer, de la réforme du droit au nom. Ne nous arrêtons pas sur les difficultés possibles de mise en uvre. On entend quun choix sera offert aux parents nom de père, nom de la mère, double-nom , mais en quittant un dispositif mécanique pour une règle du jeu pus libérale on doit sattendre à des conflits. Passons sur le fait quà à lexamen cette proposition de loi semble plus vouloir répondre aux aspirations des femmes, sinon dune certaine classe sociale, que répondre à lun des enjeux majeurs de lépoque. On entend bien sûr le souci de voir casser le monopole plus que séculaire reconnu aux pères pour distribuer un nom aux enfants, mais quand le souci du moment est justement de veiller à ce que tous les enfants aient un père de référence alors que trop en manquent on peut se demander si la réforme est dans le bon tempo. Sans sy opposer, on aurait souhaité quelle napparaisse pas comme une revanche sur le machisme dominant. Le vrai enjeu est ailleurs : affilier lenfant à ses racines.
Déjà en 85 nous étions sceptiques sur les motivations de lamendement parlementaire qui proposait que les enfants de parents mariés puissent à titre de droit dusage porter le nom de leur mère accolé au nom du père. Non pas que la réforme ne fut pas utile - il aurait fallu louvrir à tous les enfants -, mais du fait que ce qui était présenté comme un droit de lenfant nétait justement pas accessible à linitiative des enfants : seuls les parents pouvaient en prendre linitiative ! Il y avait bien un détournement dobjectif.
Toutes proportions gardées, on a le même sentiment ici que certains leaders féministes emblématiques confirment : il sagit de prendre une revanche sur les hommes. Pour prôner depuis des années un dépassement de cet affrontement stérile hommes-femmes et aller vers la conditions parentale on est choqué de cet archaïsme. Très concrètement, la réforme avancée nest pas celle que nous attendons.
On accepterait mieux cette réforme du droit au nom si dans le même temps les pouvoirs publics étaient porteurs de dispositions visant à garantir le droit de lenfant à une double filiation comme nous le demandons depuis des années et comme cela est le cas désormais en Suède et au Portugal. Or là le silence est ici sidérant. On refuse de voir le problème qui veut que du fait des pratiques libérées des adultes plusieurs dizaines de milliers denfants naissent chaque année orphelins de pères [2]. Certes aujourdhui quasiment 80 % des enfants nés hors le mariage ensemble de leur géniteurs sont reconnus spontanément par le père dans le mois de la naissance. Dailleurs un tiers le sont avant même la naissance, sans doute de la part dhommes désireux de ne pas être désinvestis de leur paternité ! Dans les années 65, seuls 15 % des enfants étaient ainsi reconnus parleur père biologique. Le progrès est considérable et positif. Ne pas se marier nest donc pas un acte dirresponsabilité parentale.
Mais il faut ici tenir compte dun deuxième chiffre : 41% des enfants naissent désormais hors le mariage de parents (50% pour les premières naissances), soit environ 300-350000 enfants chaque année. Ce sont donc bien entre 50 à 70 000 enfants qui sont orphelins de pères à la naissance du fait du bon vouloir des adultes et dune société qui ne garantit pas à lenfant le droit à un père légal ! Tous ne le resteront pas. On sait le jeu des reconnaissances fictives ou autres légitimations avec nombre de mensonges parfois mortels à la clé. Une chose est sure : trop denfants à la question « Qui est ton père ? « répondent : « Jen ai pas ! ». Comment se satisfaire de cette situation quand, qui plus est, on peut dire que parmi ceux là nombre seront demain en situation da-socialisation.
La proposition dun carnet de paternité pour une mesure intéressante semble loin du compte au regard de lenjeu. Le souci de veiller à ce que les pères exercent bien leurs responsabilités par-delà la séparation parentale est certes un objectif majeur, mais elle suppose davoir déjà institué un père. Or, on sy refuse nettement pour respecter la liberté des adultes. Les français sont légalistes : on leur ouvre un choix ; ils lexercent. On leur dirait quil faut désormais reconnaître leur enfant quune immense partie dentre eux respecterait la règle et ce serait autant de gagné. Resterait alors à réunir les conditions matérielles, sociales, psychologiques, etc. dexercice de lautorité parentale. La question à traiter ne serait plus juridique, mais deviendrait nettement sociale.
Première conclusion en forme dinterrogation : les priorités sont-elles vraiment là où lon sapprête aujourdhui à légiférer ? Vues de la lorgnette de lenfance nous sommes prêts à admettre quil y a des avancées juridiques non négligeables dans les projets gouvernementaux. Ainsi il est sain de revenir sur la discrimination au regard de lhéritage entre enfants ; il nest pas mauvais de légaliser la pratique de la « garde » alternée à condition cependant que les pratiques parentales répondent aux besoins de lenfant et non pas à lintérêt des adultes.
Mais observons justement que lon nentend rien sur le droit de lenfant dexprimer son point de vue sur lorganisation de sa vie quand le couple parental se sépare. On est depuis 1987 sur ce point dans le type même du vrai faux-droit puisque si lenfant demande à être entendu il nest pas évident que le juge accepte. On ne propose rien bien évidemment sur la portée de la parole exprimée par lenfant. Bref on peut craindre quune nouvelle fois cette parole demeure escamotée quand elle dérange. Cette lacune est majeure et ne semble guère émouvoir jusquici les commentateurs journalistiques ou associatifs.
Des leurres ?
Cest en effet la deuxième interrogation : il y a encore une fossé entre ce qui est affiché et ce qui est réellement proposé.
Laccès aux origines
Ainsi on ne peut pas ne pas se réjouir de voir aujourdhui abordé frontalement la question du droit de laccès aux origines. Nous étions 11% en 1985 à prôner le droit de lenfant délaissé à accéder, sil le souhaitait, à la connaissance de ses origines. Cela supposait dabord que le droit change, mais ensuite que lon veille à collecter en temps utile les informations susceptibles de lui être utiles. La Convention des Nations Unies sur les droits de lenfant a légitimé ce combat essentiel et symbolique. Pourtant les résistances à larticle 7 de la CIDE ont été violentes depuis 1989, y compris venant de la part de mouvements des droits de lenfant prônant le respect de lensemble de la CIDE.
Aujourdhui, à observer les prises de paroles politiques très nombreuses allant dans ce sens et le relais médiatique conséquent depuis quelque années, il est évident que lidée à singulièrement progresse. Aussi comment ne pas se réjouir de voir des préconisations vieilles de 1984 (Conseil Supérieur de lAdoption sous la présidence de M. Labazée, député des Pyrénées Atlantiques) être aujourdhui au cur dun projet de loi ?
Reste que la proposition retenue est bien ambiguë et, somme toute, insatisfaisante comme le relève la coordination des associations animée par Pierre Verdier. Elle lest dautant plus que M. Stasi, Médiateur de la République, avançait lété dernier la bonne réponse que nous ne pouvions énoncer voici 15 ans alors que les esprits séveillaient seulement.
Dans le projet Royal il est simplement question de faciliter laccès de lintéressé à la connaissance de ses origines si la mère ne sy oppose pas, mais pas de lui garantir le droit en tout été de cause alors que la proposition Stasi prévoit quaprès avoir épuisé toute les voies de dialogue lintéressé accède bien au dossier. La nuance est de taille qui interdit aujourdhui de parler davancée réelle pour le droit de lenfance dans le texte soumis au conseil des ministres. On reste dans la logique de protéger prioritairement la mère. Mais il ne faut pas désespérer : le débat peut encore progresser.
Ladoption
On peut aussi sinterroger sur la réforme de ladoption annoncée dernièrement qui, si on y regarde de près, vise en vérité à faciliter à des français laccès à ladoption denfants venant dailleurs. En 2000, linitiative du député-professeur Mattei a permis avec laccord gouvernemental sur ce point de dégager les obstacles juridiques quand le droit du pays dorigine soppose ou ne prévoit pas ladoption. Nous nous étions opposés en vain à cette réforme en ce quelle niait le droit propre de lenfant. Très largement, nous navions pas été suivis tant par les politiques que par les média dont le cur bat la chamade dès que lon parle dadoption. Plus prosaïquement un groupe de pression pro-adoption est très bien implanté dans les arcanes du pouvoir.
Aujourdhui il sagit de sattaquer aux difficultés administratives que rencontrent les « candidats à ladoption ». Là encore, on admettra quil sagit bien de répondre au souci (légitime au demeurant) des adultes qui entendent fonder famille ou élargir leur famille. Les préconisations retenues auraient même pu être encore plus offensives comme de retenir lidée daccords dEtat à Etat sur des quotas denfants adoptables. Reste que pour nous la question de ladoption est dabord celle des 3500 enfants pupilles de lEtat qui sont juridiquement adoptables en théorie et pas adoptés en pratique car ils ne correspondent pas toujours aux attentes des « candidats » à ladoption !
Au risque de ne pas échapper totalement à la polémique, parlant de laccueil denfants venus dailleurs, il est intéressant de mettre ici en parallèle le projet de décret qui veut que les enfants étrangers arrivant isolés en France soient obligatoirement dotés dun administrateur ad hoc afin de pouvoir se voir plus régulièrement notifiés le maintien en rétention préparatoire à leur départ vers leur pays dorigine. Dans le même temps, on refuse fermement dinstaller en zone dattente une équipe pluri-professionelle composée notamment de spécialistes de laction humanitaire chargée dévaluer les cas où ces enfants ont besoin dun secours des autorités françaises. On accepte simplement la présence dassociation. On est navré de voir ainsi mal-traité ce dossier emblématique des enfants persécutés ou en difficulté qui voient en notre pays la terre promise. Cela est dautant plus navrant que lintervention des équipes sociales et de la justice est remarquable quand ils arrivent à nouer la relation avec ces jeunes.
Laide sociale à l'enfance
Par ailleurs, le gouvernement sapprête à aborder la question de lAide sociale à lenfance en avançant une série de préconisations visant dit-on à mieux prendre en compte les droits des parents et des enfants. On trouve dans les documents préparatoires un racisme anti-ASE, sinon anti-Justice, qui traduit une méconnaissance des réalités et un fonctionnement à des représentations dépassées de lASE et du tribunal pour enfants. Ainsi malgré , en contradiction avec les travaux des inspecteurs Naves et Cathala, on continue à véhiculer lidée déjà affichée en juillet 2000, que ladministration sociale prendrait en charge les enfants de pauvres pour la seule raison quils sont pauvres. Déjà les prémisses sont singulièrement erronées !
Les analyses et préconisations Naves-Cathala semblent ensuite escamotées alors quelles pourraient être un ferment extraordinaire pour permettre aux institutions sociales et judiciaires de franchir une nouvelle étape de leur modernisation et de la prise en compte des droits des personnes. Par exemple, plutôt que de fustiger implicitement les juges qui « placent » les enfants sans prendre en compte les parents ce qui ne correspond pas à la réalité judiciaire courante on ne sinterroge pas sur ce que signifie la judiciarisation des prises en charge physique des enfants constatée depuis 1983. Pourtant cette date devrait faire tilt dans les esprits de politiques : il sagit de lépoque des lois de décentralisation. On voit bien [2] que dans cette époque les élus locaux ont eu le souci de refuser la prise en charge à travers laccueil temporaires des enfants confiés directement par les parents pour renvoyer sur le tribunal pour enfants (et lEtat) la responsabilité de cette décision et pour sassurer dun mandat plus solide quand les parents peuvent revenir à tout moment sur laccord donnée à linspecteur de lenfance.
En dautres termes, cest une nouvelle fois un faux procès fait à la Justice que de la rendre responsable de laugmentation, très faible au demeurant, des accueils denfants. La vraie question est de sinterroger sur le point de savoir si ladministration sociale fait réellement son travail de prévention pour éviter la cristallisation des difficultés sociales et si elle propose, quand cest nécessaire, un accueil physique à la famille qui prenne en compte son droit et son devoir dexercer son autorité parentale.
Certes il faut balayer sur le terrain judiciaire. On parle à juste titre du droit daccès au dossier à la suite de la condamnation de la Cour européenne de justice et de larrêt de Lyon. Un groupe de travail animé par JP. Deschamps, président du T.E. de Marseille a remis récemment ses conclusions. On sait que cest du bout des lèvres seulement que certains acceptent que les justiciables accèdent à leur dossier alors que lon sort désormais de salle dopération avec le CD Rom de lintervention cardiologique et un kilo de documents !
Sans négliger les difficultés techniques (côter le dossier, assurer une surveillance, garantir un accompagnement pour le décryptage de documents, disposer dune salle de consultation, résoudre la question des informations communicables car toute ne concernent pas le seul intéressé et surtout prévoir le service après-vente avec ceux qui auront accédé au dossier), cette démarche doit être soutenue. Pour lavoir déjà pratiquée dune manière sauvage, je peux témoigner quelle est passionnante, mais exigeante pour le magistrat. Certes on peut penser quen létat rares seront les familles qui voudront exercer ce droit. Il faut pourtant sy préparer au plus tôt. Sans pour autant organiser le vide des dossiers ni accepter que lon revienne à lépoque des deux audiences parallèles, celle où lon décidait entre juge et travailleurs sociaux et celle où lon recevait la famille pour présenter la décision prise dans lintérêt de lenfant !
Reste quune vraie question concernant indirectement les droits des parents et des enfants est escamotée sur laquelle nous appelons lattention depuis des années : il est urgent de mieux encadrer le pouvoir reconnu au procureur de la République de prendre des mesures durgence concernant les mineurs en danger. On sait que ses réquisitions « aux fins de placement » ne sont pas susceptibles dappel. Le juge des enfants doit être saisi dans les 8 jours pour quelles ne soient pas caduques, mais le procureur, sans avoir à recevoir ou à motiver, peut involontairement casser de la porcelaine dans une gestion de lurgence souvent délicate et encore plus difficile quil sagit dun substitut non spécialisé et peu expérimenté. Depuis des années, les juges des enfants, ont fait lexpérience des difficultés de la gestion de l urgence .
Et puis quelle est la durée deffet de ces réquisitions ? 8 jours affirment certains. Cela signifierait que si le juge des enfants ne se prononçait pas dans ce délai très court alors quil peut avoir été saisi le 7° jour à la 23° heure les réquisitions du parquet seraient caduques. Ladministration sociale entrerait dans le registre de la voie de fait en sopposant au parent réclamant lenfant. On mesure lincongruité de cette solution. Si on va au-delà de 8 jours, jusquoù aller ? 6 mois ? On fait plus que friser larbitraire !
A Bobigny, devant ce problème, nous avons pris comme règle à défaut de pouvoir recevoir à très très bref délai de confirmer les réquisitions du parquet par une OPP qui elle est susceptible dappel. Ce bricolage a au moins les mérites de garantir réellement les droits des parents en leur ouvrant une possibilité de contestation.
Nous proposons que la loi fixe un délai maximal dun mois après la requête en assistance éducative pour la décision du juge. Sur cette question dune actualité évidente avec la montée en puissance du rôle du parquet dans le champ de la protection de lenfance répond un silence sidéral. Cette question apparaît bien plus préoccupante que le souci, là encore légitime, daccélérer le traitement des procédures dappel. On voit bien à travers cette priorité donnée la méconnaissance des réalités judiciaires modernes ! La procédure dassistance éducative nest pas un procédure civile ordinaire.
Ne revenons pas sur le coup de canif porté discrètement au privilège de juridiction des jeunes délinquants en amodiant en décembre 2000 la toute récente loi du 16 juin 2000 pour permettre au juge chargé des libertés de prendre des mesures éducatives sil renonce à une incarcération. Comme le recherchaient certains, la vie des juges des enfants en sera certainement facilitée. Concrétement on voit renaître chez les vice-présidents désignés comme JLD généralement non spécialisés dans les questions de lenfance des pratiques que nous combattions. Ainsi lorientation vers un établissement éducatif est proposée au jeune comme une alternative à lincarcération alors quelle devrait être un objectif en soi, éventuellement une alternative au retour dans le milieu naturel. On ne pouvait guère faire mieux pour présenter lhébergement éducatif comme une peine qui nose pas porter son nom. Ignorant des réponses pénitentiaires et éducatives pour la jeunesse ces JLD fonctionnent souvent au sentiment. Comment convaincre quil ne sagit pas là dune avancée ?
Cette réforme et bien dautres évolutions intervenues ces dernières années devraient conduire à sinterroger sur la mort du juge des enfants versus 1945 rectifié 1958. Il est évident que lon soriente vers un juge qui remontera à son comptoir pour dire le droit mais pas pour veiller à son application comme cest le cas aujourdhui ?Il nest pas évident quil y ait là un progrès. Cest une piètre satisfaction que daffirmer que désormais on ne pourra plus le taxer de laxisme ou quil aura le beau rôle par rapport au parquet et au JLD !
Dernière annonce en date : le divorce sans
faute
En cohérence à ce qui était développé plus haut on approuvera un plus grand recours au divorce sans faute par démarche et éventuellement devant lofficier détat-civil. Après tout, le parallélisme des formes est un grand principe juridique. On se marie devant le maire, on devrait divorcer devant lui ! Noublions pas que le mariage est un contrat civil. Si des problèmes résultent de cette séparation quon ne peut pas régler contractuellement on recourra au juge. Quitte à ce quun écrit officialise les accords passés. Après tout là encore rien que de normal : un juge se justifie par un conflit. Pas de conflit, pas besoin de juge. On peut penser que pour organiser lexercice des responsabilités sur lenfant, pour trancher les questions financières, pour régler les problèmes dappartements, il sera encore et souvent nécessaire de recourir à un juge et à une procédure judiciaire. Lassistance dun avocat peut dans ce système intervenir à tout moment come dans toute affaire civile, en pré-contentieux et a fortiori dans contentieux. Il nest pas question de négliger les difficultés qui résulteraient de ce changement radical de donne pour une partie de lactuel contentieux du divorce. Mais les avantages de cette formule pour les justiciables et pour linstitution judiciaire sont tout aussi évidents.
Admettons aussi quil est aujourdhui bien artificiel de condamner des gens à rester mariés si lun ne veut plus vivre avec lautre. Quest-ce que ce contrat ? Pourquoi attendre 6 ans ou 3 ans de non-vie commune. Là encore il y a un relent judéo-chrétien dune autre époque comme la recherche dune pseudo-conciliation par un juge. Il va de soi que si lun ne veut pas de la désunion, il y aura lieu, il y aura lieu à saisir la justice. Si faute il y a des dommages et intérêts peuvent être accordés. Certes le désamour ne peut pas être constitutif dune faute mais il y a dautres attitudes come certaines promesses dont le désengagement mérite sanction civile. Une chose enfin nous paraît évidente : ici comme dans le champ de la responsabilité il faut souvent se distancier de la faute. Il convient à tout le moins de garantir des conditions de vie matérielles décentes à lépoux laissé en rade par lautre si cela est nécessaire. Par exemple, il est trop facile dexploiter son épouse dans un commerce ou une entreprise en lui faisant abandonner ses études pour quelques années plus tard frappé par le démon de minuit la laisser démunie.
On relèvera que somme toute lannonce de Mme Lebranchu à moins semé de remous que les propos de Mme Guigou dil y a quatre ans. Signe dune évolution des esprits ou tout simplement sentiment quil y urgence à ne pas semballer quand la réforme est promise pour 2002 ? A voir. entre-temps les travaux parlementaires permettront de régler nombre de détails sur ces orientations.
Depasser le saucissonnage
Le point de vue critique développé jusquici répond un peu à la loi du genre. Depuis deux ans à travers le rapport annuel de DEI-France [3] nous pointons les limites et les contradictions des initiatives publiques mais nous saluons aussi les avancées quand il y a en a en sachant entendre quil faut des étapes, sinon des compromis. Nous nous réjouissions quil y ait enfin un pilote dans lavion avec le ministre délégué chargé de la famille et de lenfance. Plus que jamais devant linertie de la Justice naturellement conservatrice, nous comprenons que linitiative soit plutôt côté Enfance et Famille. Ce qui a été vécue comme une OPA ou une main mise de Mme Royal sur le dossier Famille-enfance ne doit pas inquiéter ; bien au contraire à condition que les vraies réformes soient portée par-delà un discours dans lequel on peut se retrouver.
Nous appelons désormais à une meilleure visibilité des réformes engagées pour en évaluer les sous-bassements réels et la portée à venir. Nous souhaitons une cohérence et bien évidemment nous voulons que tous ces projets qui partent en ordre dispersés soient rapidement concrétisés quitte à être parfois amendés et enrichis.
Pour la plupart par-delà les annonces politiques et journalistique les textes sont attendus sur lesquels nous voulons être consultés.
Plus que jamais comme Pierre Verdier et moi même le préconisions dans ce même JDJ en 1997 (« 12 propositions urgentes gratuites pour réformer le droit de la famille ») il y a urgence à réformer le droit de la famille afin de le rééquilibrer : sans rogner sur le droit de la parenté cest même un droit fondamental de lenfant davoir deux parents également responsables- il sagit aussi de mieux faire émerger un droit de lenfance, et pas seulement un affichage. Incontestablement ces idées ont progressé, mais on est encore loin du compte.
On regrettera le temps perdu car dans le même temps les pratiques matrimoniales, sinon le comportement général des adultes, sèment de la confusion. Ainsi on na toujours pas avancé sur le thème de reconnaître dans le droit, la responsabilité réelle des adultes qui vivent avec des enfants. La commission Dekeuwer avait pourtant bien débroussaillé le terrain. On pense ici à la question des beaux-parents quil faut reconnaître dans leurs responsabilités au quotidien sans pour autant nier les responsabilité du parent biologique qui ne vit pas quotidiennement avec lenfant. 2 millions denfants mineurs sont concernés.
Plus généralement on approuve toutes les mesures concrètes visant à affirmer à leurs propres yeux et aux yeux de leur environnement quels parents ont des responsabilités indépendamment de létat de leurs relations matrimoniales ou affectives avec lautre géniteur. On se souviendra seulement quen 1992 quand le secrétariat dEtat chargé de la famille demandait à lEducation nationale de bien vouloir transmettre au parent non gardien toutes les informations lui permettant de suivre la scolarité de son enfant on lui rétorquait quil nétait pas question dinférer avec les querelles familiales. Que de chemin parcouru sur le chemin de la coresponsabilité ! La suppression de lobligation de fixer une résidence principale à lenfant par le juge de la séparation est une bonne chose si les enfants ne deviennent pas de girouettes dans les mains de leurs parents.
Des repères clairs doivent émerger
En vérité comme nombre dobservateurs on attend que le gouvernement affirme plus nettement les points de repères autour desquels sarticuleront les réformes avancées. On sera alors en mesure de vérifier la pertinence de ces propositions et éventuellement de les enrichir
Quand on milite pour une meilleure prise en compote des droits de lenfant notamment celui de vivre dans une famille ayant vocation à être sa famille parle droit - on doit donc être vigilants sur ce qui se à passe et qui est loin de répondre à lépure idéale. Il sagit pas souvent de satisfaire les aspirations des adultes. On voit même monter le thème du droit à lenfant dans les salons bourgeois où se fait la loi. Le débat sur louverture de adoption aux couples homosexuels illustre bien cette attitude. On en oublie que ladoption nest pas conçue pour un adulte, mais pour lenfant déjà sans famille, que cest un droit de lenfant et non pas un droit de ladulte. Dailleurs comment la société pourrait-elle garantie ce droit aux adultes (sachant quelle est déjà en peine de garantir le droit de lenfant puisque de nombreux pupilles de lEtat âgés ou handicapés ne sont pas adoptés quoi quétant adoptables).
On observera que les colonnes sont pleines de points de vue sur homosexualité et adoption , mais bien pauvres sur la réforme du droit de la famille qui se traîne en longueur afin de faire pression pour sa examen rapide. De là à douter des préoccupations réelles de nombre dintervenants, il ny a quun pas.
Restaurer lautorité parentale ou la refonder ?
On doit aussi être vigilant à légard dun certain discours sur lautorité en général et lautorité parentale en particulier que lon voit de plus en plus poindre dans tous les milieux. Il nest pas question de nier que nombre denfants aujourdhui ont besoin, et plus que jamais pour certains trop tôt laissés à eux-mêmes, de cette autorité qui leur offre somme toute un cadre protecteur. Encore faut-il que cette autorité soit légitime, non pas seulement par lordre de la loi, mais parce que réellement protectrice et vécue comme telle.
Or, on entonne plutôt lhymne à lautorité parentale pour contraindre et réduire que pour soutenir, accompagner éduquer. Pour être respectée une autorité ne doit pas seulement être instituée, il faut quelle apparaisse fondée et donc respectable. Or aujourdhui on entend plus tôt un discours sécuritaire Là encore ce serait une régression si nos inquiétudes se cristallisaient. Donnons acte à Ségolène Royal que même si elle appelle à cette restauration ce nest pas son approche : « il ne faut pas confondre autorité et autoritarisme ; dans le code civil, lautorité parentale comporte des droits et des devoirs vis-à-vis des enfants ( )Les parents doivent reprendre une forme dautorité en réponse aux incivilités et aux conduites à risque des jeunes. ( ) »( conférence de presse du 27 février 2001, Le Monde 28 février 2001). Tous ne rentreront pas dans ces nuances.
Bref le discours consistant à dire quil faut rappeler aux enfants quils doivent honneur et respect à leur parents aux termes de larticle 371 du code civil ne nous satisfait toujours pas, sauf à ajouter « et réciproquement ». Une des réformes urgentes et gratuites très symboliques avancées de longue date à travers « ascendant et descendants se doivent réciproquement respect et solidarité ». La difficulté à dire publiquement ces mots nest pas indifférente.
A dire la vérité on a le sentiment dune régression du débat sur les droits des enfants. On ré-entend même affirmer que les droits des enfants seraient à lorigine de laffaiblissement de lautorité (du parent, du maître, de ladulte en général) alors que nul ne peut ignorer que ce sont bien les démissions des adultes au profit de leurs droits propres qui ont pu ponctuellement engendrer des difficultés.
La société entre dans une phase fonctionnelle où la sécurité paraît bien être la clé du raisonnement et pour cela elle entend restaurer lautorité au sens de lencadrement.
Pour dire la vérité, on entend le souci de sattacher à la vie quotidienne des enfants et des parents ; on se retrouve plutôt dans le discours affiché : les objectifs sont ceux souvent exprimés au nom du droit des enfants. Il coule bien à loreille dans la mesure où on y retrouve les concepts avancés de longue date en France et consacrés par la CIDE comme co-responsabilité parentale réelle en droits et en devoirs, stabilité du lien, prise en compte de lhistoire de lenfant, faire rimer responsabilités et libertés. Mais examen au plus près des décisions prises, des arbitrages rendus et des textes avancés est plus préoccupant. Par-delà les avancées indéniables, on sent déjà travers les réformes qui pointent un souci prioritaire de lordre pour lordre quand nous développions que lordre viendrait dabord du respect des droits ; ensuite, il nous semble que le rééquilibrage attendu entre droits de la parentalité et droits d lenfance nest pas amorcé.
Ceux qui militent pour la cause des enfants ont la responsabilité de dexercer une vigilance de tous les instants pour que la logique enfance soit réellement prise compte dans les problématiques sociales traitées.
Sur lessentiel une lacune saute aux yeux : comment garantir une autorité parentale à lenfant quand il dépend encore du seul bon vouloir des adultes détablir un lien avec lenfant quils ont générer ?
A cette réserve et celle liée au silence sur la parole de lenfant près, les évolutions avancées vont dans le bon sens et . ne sont pas si révolutionnaires que cela. Le temps des amendements va souvrir ; il faudra lutiliser.
On regrettera le temps perdu pour prendre des mesures de bon sens qui simposaient souvent et étaient avancées dès 1993 et la loi du 8 janvier sur les droits des parents et des enfants. Culturellement nous avons beaucoup progressé collectivement, mais à coup sûr des résistances vont encore se manifester et des perversions apparaître. Sous couvert de lintérêt des enfants on avancera des propositions dabord destinées à satisfaire les adultes avec un arrière fond sécuritaire. A nous dêtre vigilants.
La Roche Posay, le 18 avril 2001
Jean Pierre Rosenczveig, magistrat
président de DEI-Fance
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[1] Pourtant Mme Guigou ne faisait là que reprendre lune des préconisations avancées en commun dès 1974 par les magistrats de SM et les avocats du SAF réunis à Melun
[2] Conf. les travaux de Mme Ruault et de M. Gallagher sur lévolution des enfants pris en charge par lASE de 92 à 99, DRESS n°11, octobre 2000)
[3] « Des espoirs, encore des espoirs « , rapport sur lannée 2000 téléchargeable sur le site internet de DEI-France www.dei.globenet.fr