La famille, les familles !
Avril 1989
Les profondes mutations intervenues dans ces deux dernières décennies dans "la vie en famille" continuent à interroger sinon à inquiéter certains. Pour le moins entend-on un discours glauque et incantatoire selon lequel il faudrait en revenir aux valeurs traditionnelles.
Quelles sont-elles ces valeurs traditionnelles pour une institution qui justement a réussi à traverser l'Histoire et dans toutes les sociétés en d'adaptant en permanence ?
Ce n'est pas le passé après lequel il faut courir ; c'est l'avenir qu'il faut construire.
Le mariage s'effondre ! D'abord tel n'est pas le cas. Il reste la référence ; il reste une réalité. Les chiffres sont là. Il redécolle légèrement. Surtout il est une donnée première : si 19 enfants sur 100 naissent de parents non mariés, 81 ont des parents mariés ! Mais l'essentiel n'est-il pas ailleurs ? Si certains de nos compatriotes préfèrent consacrer autrement leur couple qu'en passant devant Mr le Curé ou Mr le Maire, ce n'est pas pour autant un acte d'irresponsabilité et d'égoïsme.
Certes, le mariage n'est plus une fin en soi, et d'abord pour les femmes. Qui contestera que pour elles soit un acquis ne plus devoir au mariage la reconnaissance de leur statut propre ? Elles le payaient d'ailleurs fort cher puisque Napoléon en avait des incapables dès lors quelles achevaient d'énoncer le "i" du oui sacramental ! Aujourd'hui, elles montrent bien que par elles-mêmes, elles peuvent trouver toute leur place dans la société.
Nos compatriotes
hésitent avant de s'engager. Ils se "tâtent", réfléchissent surtout
avant d'êtres parents. Ce n'est pas seulement de l'égocentrisme ; c'est aussi
de la responsabilité.
D'ailleurs, aujourd'hui 75% des hommes pères hors mariage reconnaissent volontairement leur enfant. Ils n'étaient que 15% en 1965. Où est l'irresponsabilité?
Bien sûr, il en manque 25% à l'appel. Ne faudrait-il pas affirmer le droit de l'enfant à une filiation paternelle et à une filiation maternelle ?
Fragile la famille ? Certainement le couple parental l'est. Comme le relève Louis ROUSSEL, les unions sont d'abord fondées sur l'affectif et la volonté de partager quelque chose ensemble, biens plus fragiles que le patrimoine à sauvegarder. Il est vrai qu'on se sépare plus que par le passé. Mais là encore peut-on parler seulement d'un individualisme, d'égoïsme et d'irresponsabilité.
N'est-ce pas ces mêmes parents séparés qui ont milité pour que le droit leur reconnaisse la possibilité de continuer à partager les responsabilités sur les enfants par delà la rupture de la vie commune ? La loi du 22 juillet 1987 en légalisant l'autorité parentale conjointe n'a cependant pas osé aller totalement dans cette voie. D'autres pays l'ont fait, nous le ferons sans doute à bref délai.
Faut-il rappeler, comme l'a fait Evelyne SULLEROT, que la famille même éclatée reste le lieu refuge privilégié en cas de difficultés, que les modes de communication moderne font que les relations dans le groupe familial n'ont jamais été aussi denses. Et elles durent plus longtemps du fait de l'allongement de la durée moyenne de la vie.
Ces rappels appellent des réponses simples.
Pour chacun d'entre nous la vie familiale est première, mais hommes comme femmes, parents comme enfants, nous voulons être proches plutôt que d'avoir des proches.
La famille n'est plus une prison, mais un "club" pour reprendre l'expression de Louis Roussel. Qui s'en plaindrait ? La forme d'entrée (mariage ou non) dans le club importe peu.
Reste qu'au
surcroît de liberté doit correspondre un surcroît de responsabilités. Au lieu
de fustiger les formules modernes, privilégions le fond sur la forme. Toute
culpabilisation au regard du passé ?
Mariés ou pas mariés, vivant ensemble ou non, du fait des accidents de la vie, être parents c'est assurer certaines responsabilités fondamentales. Et d'abord ne pas faire vivre aux enfants des situations qu'ils ne peuvent pas supporter compte tenu de leur âge ou de leur personnalité. C'est effectivement rechercher de nouveaux équilibres.
Sans moralisation, sans jugement de valeur, dits ou implicites, il revient au groupe social d'exprimer, notamment à travers la loi, ce qui, fait l'essentiel de la famille. C'est bien cette solidarité réciproque entre descendants de descendants, fondée sur la filiation par le sang ou affective.
Cela implique demain de réécrire franchement notre droit de la famille, non pas au regard de mariage, mais par rapport aux responsabilités familiales, aux droits et aux devoirs réciproques entre ascendants et descendants.
Concrètement, cela signifie que doit être affirmé le droit de tout enfant à deux parents, le droit d'entretenir des relations avec ses deux parents et ses deux lignées, quand le couple parental se sépare.
Cela signifie encore que doit être affirmé le principe de la corresponsabilité parentale, quels que soient la nature et l'état du couple parental, que l'un des deux parents ne saurait priver l'autre de son enfant, mais qu'également l'un comme l'autre doivent contribuer matériellement et moralement à l'éducation des enfants communs.
Cela signifie encore que ceux qui élèvent un enfant comme le leur alors qu'ils ne sont pas des parents biologiques, doivent être reconnus dans cette filiation affective.
En d'autre terme, arrêtons de jouer aux Pythies et affirmons ouvertement les valeurs qui font la famille d'aujourd'hui au-delà la diversité des familles au quotidien.
Les sociologues,
les juristes, les politiques courent après une famille mythique. Les Français,
après d'autres, ont déjà touché à l'essentiel. Ils y croient à la famille et
ils la vivent ni plus ni moins.
Permettons à chacun sans culpabilisation de vivre sa famille... d'abord en rappelant les grandes règles du jeu puis en développant un environnement favorable aux familles.