C'est peu dire que la police n'a pas bonne presse dans certains quartiers auprès des jeunes. Ne représente-t-elle pas la force armée de la société que l'on condamne pour ses injustices, son univers de violences en tous genres dont l'absence d'emploi? Elle est celle qui rappelle des interdits dont on ne perçoit pas toujours le sens faute de les avoir intégrés et qui peut conduire aux sanctions judiciaires.
Ici comme ailleurs, sous toutes les latitudes, les policiers sont en première ligne, souvent stoïques, mais de plus souvent eux-mêmes désorientés par le rôle qu'ils sont appelés à jouer et qui relèvent parfois de la guérilla urbaine. Leurs conditions de travail se sont certes améliorées, mais restent loin du compte; leur vie professionnelle peut être dure sinon même dangereuse; leur vie privée chaotique. Il suffit pour s'en convaincre de relever - comme on le fait depuis quelque temps - le taux de suicide dans la police nationale.
Là encore, les causes de ce que l'on peut appeler un malaise au sein de la police et un malaise des relations société-police sont multiples.
L'origine sociale des policiers, les lacunes d'une formation initiale pourtant impulsée dans les années 1980 quand elle était alors caricaturale, le fait de précipiter de jeunes fonctionnaires dans les situations les plus dures qui exigeraient de l'expérience; on peut trouver quelques explications qui ne justifient pas tout.
Il y a encore les débordements qui sont parfois à la hauteur de l'angoisse que génère la mission de maintien de l'ordre, mais il y a aussi autre chose que l'on ne peut pas occulter. Nombre de policiers ne voient pas d'autres issues que répressives aux difficulté dont ils sont les témoins permanents.
Ainsi les commissaires de police depuis quelques mois mènent la bataille pour le durcissement de la réponse pénale contre les jeunes des banlieues sources de toutes les insécurités. Ils sont en passe d'obtenir satisfaction sur l'essentiel. D'autres ont régulièrement des réponses plus frustres et plus directes ! faut-il rappeler quand quelques semaines le Front National de la Police a obtenu 7 à 8 points aux élections professionnelles au plan national, mais parfois 40 % dans les quartiers chauds de la Seine Saint-Denis
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Reste que comme tout grand corps et comme toute grande fonction la police nationale est composite .
On sait d'expérience qu'elle est aussi un bastion traditionnel des valeurs républicaines. Elle a plutôt su en faire la preuve. Le syndicalisme policier se bat de longue date pour une police de qualité. La plupart des policiers s'y évertuent simplement et y parviennent le plus souvent.
Tout simplement, au quotidien, dans nombre de ses interventions la police exerce une mission de prévention dite de police administrative qui est directement au service de la population. Elle est ainsi l'un des principaux intervenants dans la vie des familles. N'est-elle pas le seul service public à fonctionner quasiment 24 h sur 24 ans tout le territoire national ? Elle recolle les morceaux plus souvent qu'on le croit. Elle vient en aide à la veuve et à l'orphelin. Qu'on se souvienne du regard du cinéaste Depardon !
Au sein de la police nationale nombre de policiers ont su être sensibles aux drames des personnes violentées, notamment les enfants. Ils ont fait un effort indéniable pour adapter leurs interventions aux besoins de ces victimes soucieux, par efficacité policière, mais aussi par souci de protéger la victime, de mieux prendre en compte ses appréhensions, la violence que représente d'ordinaire les interventions policière, médicale et judiciaire. C'est une vraie révolution qui s'est engagée dans l'art de mener des entretiens, d'en conserver la trace, de restituer la parole aux jeunes victimes. Viendra le temps où ces nouvelles démarches seront plus ou moins généralisées aux adultes.
Le JDJ ne saurait tomber dans le racisme anti-police, démarche serait sur contradictoire avec celle qui prône le respect de l'autre et de la loi. L'institution policière est contrastée; il doit en être rendu compte de cette complexité sans jamais oublier que cette police est somme toute à notre image. Elle n'est pas en dehors de notre société; elle en est partie prenante.
C'est pour cela qu'il ne suffit pas de fustiger ou de rappeler à l'ordre; il faut comprendre et entendre les difficultés qui nous sont renvoyées. il faut également ne pas lâcher sur l'essentiel. Si certaines interpellations dans la rue peuvent être musclées - et il ne faut pas être angélique et omettre d'indispensables précautions -, la violence à froid dans certains commissariats est hautement condamnable. Encore plus quand elle concerne des mineurs d'âge car elle contribue à alimenter cette "haine" dont on parle maintenant comme si elle allait de soi Imagine-t-on la difficulté pour un juge des enfants de "cadrer" un jeune qui a commis un délit parfois grave par un ferme rappel à la loi quand ce même mineur a fait l'objet d'une grave agression en retour (violences, vexations, etc.) qui resterait impunie ? En d'autres termes, c'est bien parce que les taches d'éducation et d'intégration sont difficiles à entreprendre pour certains jeunes que, nous les adultes, - parents ou professionnels de tous poils -, nous devons d'être irréprochables, et encore plus pour les professionnels quand les parents sont défaillants. Telle est la condition de base pour rompre la chaîne de la violence et sortir du sentiment d'injustice qui légitime au final la violence.
Aussi le JDJ fait l'effort d'offrir aux lecteurs une certaine représentation de la police sous ses différents facettes. Dans ce numéro, "la police civile"; dans le prochain "la police pénale".
Il n'y a pas d'un côté des juristes aux mains blanches et une police aux mains noires. Méfions-nous des attitudes manichéennes, relevons et donnons à connaître le positif du travail policier, mais pour autant ne faisons pas une défense pro forma de l'institution, admettons les lacunes et les limites, parlons des "bavures", interrogeons-nous sur leurs causes.
Un temps - 1987 - le ministère de l'Intérieur chercha à mettre en place des médiateurs policiers dans les quartiers sensibles comme à une autre époque - 1976, M. Poniatowski - le gouvernement demanda à nombre de policiers d'être éducateurs. Dans ces attitudes au près des quartiers, le ministère de l'intérieur joue le rôle de révélateur et pointe un manque : avant-hier la prétendue défaillance d'un certain travail social; hier, le manque de dialogue dans les quartiers entre le monde des adultes et celui des jeunes. Aujourd'hui que la fracture s'est aggravée, c'est bien un autre sursaut qu'il faut susciter. La police ne devrait-ele pas redevenir le bastion incontesté de l'Etat de droit où on se réfugie sans crainte lorsqu'on est en danger ? Un modèle des valeurs républicaines ?
Les nouvelles Brigades Anti-Criminalités (BAC) revêtiront bientôt des tenues ignifugées copiées sur celle du RAID et surtout se muniront des armes d'extra-terrestres avec d'énormes pistolets à double canon tirant des balles de caoutchouc, les flash-ball jusqu'ici réservés aux magasins de jouets . Les enfants et les jeunes ne manqueront pas d'en être impressionnés. Cela risque d'être insuffisant pour réconcilier la population avec sa police. A une autre époque les polices descendaient dans les rues pour nouer le dialogue. Les conditions, reconnaissons-le, ne sont pas toujours réunies aujourd'hui. On risque de ne retenir de la police que cette image de rambos des guérillas urbaines même si des efforts sont développés en masse dans et à travers les écoles à l'occasion des campagnes contre le racket ou le recel.
Il faudra pourtant bien se sortir de l'escalade dans laquelle nous nous inscrivons où une certaine part du feu est faite avec certains quartiers et certaines populations. A travers la police on le rappellera, c'est bien l'image de l'Etat qui est en jeu. Un Etat de droit pour tous ou un Etat d'injustice ?
Jean Pierre Rosenczveig