Le droit à une filiation est-il un droit de l'homme de l'enfant ?
Il est grand temps de le consacrer dans le droit français
Intervention de J. P. Rosenczveig
au Colloque de la CADCO du 2 février 2000 au Sénat
Je me réjouis d'intervenir dans ce deuxième - je n'ai pas dit second car je crois que nous poursuivrons nos réflexions - colloque de la CADCO - qui s'interroge sur le droit de connaître son origine.
Pour ce propos je mappuierai sur lexpérience que je peux avoir comme juge des enfants, mais également sur les travaux que nous avons mener de longue date sur la convention internationale sur les droits de lenfant, spécialement depuis un an à partir de Défense des Enfants International dont jassume la présidence de la branche française.
J'aurais dû prendre la parole cet après-midi dans la partie plutôt institutionnelle avec le souci de fonder les évolutions auxquelles appelle l'homme politique qu'est Jean Paul Bret, rapporteur de la Commission parlementaire sur les droits de l'enfant et avant que Mme Deukewer-Defossez ne nous restitue les propositions qu'elle a avancé sur ce point au ministre de la justice.
Depuis que nous avions élaboré ce programme cartésien avec Pierre VERDIER, j'ai été rappelé à l'exercice de mes responsabilités de magistrat par mon président de tribunal : je me dois de présider la correctionnelle à 13 h 30.
Alors faisant contre mauvaise fortune bon cur; je m'inscrirai donc en complément des approches cliniques qui vous ont été proposées ce matin. Je le fais dautant plus aisément que je viens dentendre le propos passionnant du dr Delassus et ses propositions dun « secret accompagné ». Il me facilite singulièrement la tâche.
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Pour en venir au sujet quil ma été demandé daborder, je crois effectivement que permettre à chacun de s'inscrire dans un lien de filiation est un droit de l'homme de l'enfant pour reprendre l'expression de Nigel Cantwell, chargé de mission de D.E.I. qui fut l'un des rédacteurs majeurs de la Convention internationale des droits de l'enfant.
Ces droits sont majeurs et peuvent qualifiées de droit de l'homme car ils touchent à l'essentiel. La question posée est l'une des déclinaisons de la question centrale du lien : « Qu'est ce qui me réunit au passé ? Qu'est-ce qui me réunit au territoire, qu'est-ce qui me réunit à la culture dans laquelle je me meus ? » On retrouve les grandes questions politiques d'actualité : la nationalité, la culture française, le droit à l'histoire
Trois dimensions me semblent devoir être à nouveau réaffirmées comme des droits fondamentaux :
Ø le droit à une double filiation biologique respectueuse de l'histoire
Ø le droit à une " filiation affective" respectueuse des affects de l'enfant
Ø le droit de connaître son histoire, sil le souhaite
Mon souci aujourdhui est daffirmer nettement la nécessité dune évolution de notre droit pour être conforme aux engagements souscrits par notre pays en ratifiant notamment la convention internationale des droits de lenfant. Nous nen sommes plus aux vux pieux, mais à une volonté daboutir. Dautant que lantinomie souvent avancée entre les droits de lenfant et ceux de ses géniteurs pour ne pas toucher à léquilibre actuel est largement réductible.
Le rapport Dekeuwer-Defossez augure bien ces évolutions possibles par delà les blocages toujours évidents. La question est donc plus que jamais posée : le droit de lenfant lemportera-t-il sur lintérêt des adultes. En dautres termes et on est déjà dans la Convention des Nations Unies - lintérêt de lenfant sera-t-il tenu pour supérieur à tous autres (art. 3) ?
I - Le droit de lenfant à une double filiation biologique établie
Notre système juridique ne garantit pas à tout un chacun le droit de voir établi au grand jour les conditions de sa naissance. Les parents nont pas lobligation de lettre en oeuvre le droit de lenfant de voir établi sa filiation. Comme la puissance publique ne prend pas le relais on peut affirmer que ce droit nest pas si net que cela ; il sagit plus dune possibilité que dune droit fondamental. Et là le droit néglige limportance que trop attache à être sans lien avec leur passé; dêtre privé de ce qu le fonde.
1 Il est essentiel et banal d'affirmer que pour la plupart d'entre nous de se relier à son histoire.
Pour certains comme les enfants nés de géniteurs mariés ensemble, la loi y veille, mais pas dune manière absolue : si la femme mariée reconnaît son enfant sous son nom de jeune fille elle privera l'enfant de son père.
Même si le droit a évolué, il admet mal de mettre en évidence une filiation adultérine ou incestueuse.
En vérité notre société par-delà ses grands discours sur lenfant, reste adulto-centrée : il dépend du bon vouloir des parents et de la perception quils ont de lintérêt de lenfant et de leur propre intérêt - d'établir la filiation biologique
Dans la dernière période, combien de femmes, mères hors le mariage davec le géniteur de leur enfant nont-elles pas affirmé parlant de celui-ci : « Je ne veux pas quil reconnaissance mon enfant. Je ne lui demande rien. Même pas une pension alimentaire. Je veux quil me laisse tranquille ! ». Qui sen choque vraiment ? Nest-ce pas un droit de la femme ? certes quand on veut bien se souvenir ce que fut jadis le sort de trop de femmes mères hors le mariages et traitées tels de vrais parias par notre société. Mais aujourdhui on devrait on devrait quand même réaliser que pour lenfant la donne reste difficile.
On ne doit pas oublier que ce sont aujourdhui 41 % des enfants qui naissent chaque année hors le mariage de leurs deux géniteurs. Soit 370 000. Certes, de plus en plus, les pères les reconnaissent à la naissance, voire même pour un tiers comme le montre la dernière livraison de lINED avant quils ne soient nés ! Si 20 % de ces enfants ne sont pas reconnus par leur père, ce sont encore plusieurs dizaines de milliers denfants de 40 000 au moins qui sont chaque année orphelins de père à la naissance. Si on veut bien tenir compte des 17 dernières années on ne doit pas être loin de dun million denfants sans père du simple fait de leur conditions de naissance. Une bonne classe dâge. Cela ne justifie-t-il pas que le législateur sen préoccupe ?
On ne sétonnera pas de ce quainsi sachant que nombre de pères dits naturels ne demandaient pas mieux que de ne pas à avoir à assumer leurs responsabilités ce soient plusieurs dizaines de milliers denfants qui chaque années naissent délibérément orphelins de pères. Certains trouveront un père légal plus tard en fonction de vicissitudes de la vie sexuelle et affective de leur mère. Certains connaîtront même plusieurs manipulations avec des affirmations, puis des ruptures de liens juridiques avec les hommes qui sallieront avec leur mère.
La lecture du rapport Dekeuwer montre qu'on est encore loin du compte : pas question de sengager vers une démarche à la suédoise ou à la portugaise. La liberté des adultes est essentielle ! La France n'est pas la Suède ou le Portugal. En dautres termes il nous faut déjà nous convaincre que la filiation denfant nappartient pas à ses géniteurs seulement mais appartient aussi à lenfant et que le rôle de la puissance publique est bien de protéger les plus faibles, en lespèce lenfant. Sans doute en affirmant le droit et en veillant à sa mise en uvre.
Voilà pour le principe, mais cela ne suffit pas.
II - Le droit à une double filiation maternelle et paternelle : c'est l'une des modernités du débat social que de sattacher à limportance du père comme de la mère.
Il y a encore quelques années on parlait de la relations privilégiées de l'enfant et de la mère. Freud pouvait tenir pour essentiel cette relation. On sait trop combien dans les pays les moins développés ce lien mère enfant est essentiel, sinon tout simplement vital. Il est donc encore plus intéressant de relever que la convention de New York affirme le droit de lenfant à ses deux parents
Je ne prétendrai pas nier l'importance de cette relation, mais il est tout aussi évident aujourd'hui que le rôle' du père est essentiel. A preuve combien on s'inquiète de l'effacement des pères sinon de leur non institutionnalisation.
Le droit international va dans ce sens. La convention des Nations Unies (art. 10, 18 etc.) parle des relations de l'enfant avec ses parents.
On est ici encore loin du compte dans le droit français sauf on l'a dit pour l'enfant de parent mariés ensemble.
Jai dit plus haut combien déjà il arrivait fréquemment quon ninstitue pas le lien père enfant. Je ny reviendrai pas. Mais dans dautres cas, ce lien existant on ne le fait pas vivre et là encore les torts sont partagés mais le résultats est évident : lenfant na pas de père qui joue son rôle. Je ne reviendrai pas ici sur les enfants du divorce ou de la séparation victimes du conflit parental.
La première conclusion est évidente à mes yeux : il faut lutter contre l'accouchement sous X mais pour garantir une filiation maternelle, mais aussi rendre obligatoire l'établissement de la filiation paternelle. Dans le même temps il est de plus en plus clair que les individus s'attache à d'autres qu'à leur géniteurs : il est important de consacrer ces liens affectifs.
Je disais lan dernier lors du premier colloque que chacun dentre nous est fait de différentes couche et que la société se doit de les respecter. Je suis aimé pour ce que je suis et non pour que lon voudrait que je sois. Lenfant a un passé, on ne peut pas prétendre le voir nettoyer de ce passé et livré tout vierge à des gens qui lui écriront une histoire.
On sait déjà que l'adoption, permet de créer un lien de droit entre deux personne qui n'ont pas de relations biologique. On sait même que l'adoption plénière substitue un lien de filiation à l'autre alors que l'adoption simple ajoute un lien de filiation à l'autre
Le débat aujourdhui est mûr pour reconnaître la responsabilité de ceux qui sont dans la vie dune enfant sans pour autant être ses géniteurs. On parle ici des beaux-parents, des grands parents ou d'autres personnes comme les familles d'accueil.
Le code civil prévoyait le respect de ces relations; on va aller plus loin. Pas question de créer une filiation affective, mais de consacrer les responsabilité de ces personnes dans la vie des enfants.
Si je résume, je crois quon doit à la fois et dans le même temps affirmer le droit de chacun de voir établi ses deux racines biologiques et reconnus ses liens affectifs. Je le repète : 1 + 1 +1 = 1. Ce sont tous ces liens juridiques et affectifs qui me font tels que je suis. Le rapport Dekeuwer refuse de parler de filiation affective. On ne sattachera pas à cette expression dans la mesure où il est clair quil ne faut pas donner le sentiment quil sagit de concurrencer les parents biologiques.
III - Le droit de l'enfant à connaître son histoire
Non seulement tout individu à le droit de voir respectées ses différentes « couches » constitutives : sans les nier, mais il a encore le droit de pouvoir y accéder autant qu'il le souhaite. Il n'est pas question lui imposer quoique ce soit il va de soit que le droit de ne pas sintéresser à ses racines est tout aussi audible que le droit de vouloir les connaître - mais il sagit bien de ménager à celui qui le veut son souci d'y accéder.
Ici l'article 7 de la CIDE est une référence. On sait que sa lecture suscite des interprétations différentes autour des mots " dans la mesure du possible "
Le Haut Conseil de la Population et de la Famille ne s'y est pas trompé dans son rapport de 1988.
Daucune manière on ne peut lire ce texte comme dans la mesure où cela est possible » : ce serait nier quun droit soit affirmé dans ce texte. Tout au plus vise-on les cas où il manque au dossier de lenfant les éléments recherchés. Cest le cas d e lenfant trouve sans aucune trace de son origine.
Une chose est claire : le rôle d e ladministration est là encore d protéger les droits de plus faibles. En lespace il ne sagit pas dorganiser le vide des dossiers mais au contraire dengranger ce qui pourra demain être utile à lenfant devenu plus grand si jamais la question de ses origines le préoccupe. Il faut encore ménager laccès au dossier à lintéressé et tout dabord créer un climat. Observons quaujourdhui on est loin du compte. A tort ou à raison chacun est convaincu que ce sera la coirs et la bannière que de voir répondu à une demande daccès au dossier. Pourtant les lois de 1977 et 1978 sont là qui doivent être respectées. Et comme le dit souvent Pierre VERDIER sans que lon ait à . porter un jugement sur le sens de la démarche qui est mené. Pas plus ne doit-on prétendre que ce serait mauvais pour lui. Le rôle de laction sociale nest de monter des murs de secret mais daider les uns et les autres à vivre avec la vérité.
Très concrètement, pourquoi faut-il que l'adoption plénière nie le passé? On peut garantir uns inscription très forte et irréversible dans la nouvelle famille sans pour autant gommer le passé
Pourquoi refuse-t-on aux intéressés - même mineurs quitte à prévoir un accompagnement social -le droit d'accéder à leur dossier.? Dautres pays je pense à la Grande Bretagne ont su adopter des réponses
Pourquoi a-t-on accepté en 1993 de légaliser l'accouchement sous « X « qui plus est dans une looi titrée sur les droits de lenfant, sinon pour permettre à quelques centaines de familles d'être assurés d'adopter un enfant vierge d'histoire? Je rappellerai quil ny a guère plus de 300 à 500 accouchements sous « X » en France dont bon nombre de femmes venant accoucher de létranger ?
Mais un enfant avec un passé est-il moins "aimable" et adoptable qu'un enfant à l'histoire revisitée et nettoyée. On adopte un enfant pour ce qu'il est et non pas pour ce qu'on veut qu'il soit.
En d'autres termes, quand on observe la souffrance de ceux qui s'estiment déposséder d'une partie d'eux-mêmes on peut effectivement affirmer que le droit de l'enfant à une double une filiation établie, à un lien avec ceux qui l'aiment et à connaître son histoire sont des droit de l'homme de l'enfant.
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Je crois avoir dit en quoi la connaissance de son histoire était un droit pour tout un chacun et m^me un droit de lhomme essentiel dans la mesure où lon touche ici à lhumanitude : chacun se pose un jour la question de savoir doù il vient sinon où il va ?
Il est temps et possible daller vers un rééquilibrage du droit de la famille. Depuis des années nous sommes quelques uns à affirmer et à démontrer que notre droit est dabord adulto-centré. Je crois lavoir démontré aujourdhui. On pourrait au moins tirer les conséquences de notre discours.
Affirmer certes que lenfant a droit à des relations avec ses deux parents mais quauparavant il a droit à voir son double lien parental établi.
Cest une autre question que celle qui demain se présentera et qui, en vérité, est déjà que de savoir si on doit créer artificiellement une double relation juridique paternelle ou maternelle en acceptant ladoption par un couple homosexuel. Sur cette question nous semez aujourdhui en opposition Pierre Verdier et moi quand nous partageons tant car je ne vois pas comment on peut dire quun enfant aura deux pères ou deux mères égaux en droit. On peut certes avoir plusieurs pères ou mères qui se succèdent dans le temps, mais ils ne sont pas à égalité dans lexercice des responsabilités parentales.
Et puis javoue vivre cette question de ladoption par les couples homosexuels comme une régression car jentends à nouveau le discours sur un droit à lenfant que nous avions contribué à estomper ces dernières années en rappelant que ladoption est dabord là pour lenfant et pas pour ladulte ou les adultes qui veulent accueillir un enfant. Hétérosexuel ou homosexuel, la question est secondaire ; ladoption ne doit être appréciée que pour lenfant.
Et sur ce point, justement je dis quon devrait déjà régler ce qui est devant nos yeux source de souffrance : que le droit respecte le fait
Des avancées sont possibles grâce et par-delà le rapport Dekeuwer-Defossez sachant que dans les dernières années dautres travaux (Conseil Economique et Social, rapport Fabius, rapport Thiry) vont tous dans le même sens. On nous promet une réforme en 2001. Pourquoi attendre encore ?
Je vous remercie de votre attention et je ne doute pas que les travaux daujourdhui nous rapproche de la réforme juste de la filiation que nous appelle-t-on et qui fera que notre droit sera conforme à ce que nous affirmons haut et fort.