Ados 71 pourquoi des indignations selectives ?
Juin 1997
parue dans Le Monde
On ne devrait donc retenir de l'opération lancée contre les acheteurs de cassettes pédophiles que les cinq suicides intervenus parmi les 325 interpellés et les 25 mis en examen. La rafle, pour reprendre le mot du président de la Ligue des Droits de l'Homme, serait, selon A. Finkielkraut, un emballement de la vertu contribuant au lynchage hystérique des violeurs d'anges [I].
Ne revenons pas sur le fait que cette opération a mis en évidence - avec preuve sur cassettes! - des viols sur mineurs voués à rester impunis.
On s'insurge devant l'honneur perdu de personnes interpellées, comme si, dans ce doux pays des droits de l'homme, aujourd'hui comme hier, pour les simples quidams, la police ou la gendarmerie étaient des modèles de discrétion. On a déjà entendu ce discours pour les élus poursuivis; on l'aurait apprécié avant et depuis pour les enfants des banlieues.
Comment ne pas s'associer aux juristes vigilants au respect de la présomption d'innocence ? Mais, ni le parquet, ni la gendarmerie, ni a fortiori le juge d'instruction n'ont livré publiquement le moindre nom. Où est la publicité fracassante à l'investigation de la vie privée ? La médiatisation n'a-t-elle pas été d'abord le fait de média qui ont identifié publiquement des personnes mises en cause ?
On sous-estime l'argument selon lequel les victimes sont bien d'abord les jeunes acteurs de ces vidéos. Car, comme le receleur favorise le vol, l'acheteur de bandes suscite les circuits de production et sur chaque vidéo, il y a au minimum un enfant de moins de 15 ans. Ceux qui les achète pour leur plaisir ou leur curiosité ne sont pas des irresponsables. Ils cautionnent l'exploitation de ces enfants; ils en sont les complices. Ni plus, ni moins. Comment le leur dire ? Dans ce pays, on apprend à connaître la loi à travers le rappel pénal des interdits. C'est dommage; mais c'est ainsi!
Alors, cessons cette indignation sélective. On en aurait aimé autant à l'occasion de l'annonce de l'augmentation significative des suicides d'adolescents, deuxième cause de mortalité des 16-25 ans en France.
On n'interpelle pas sans un minimum de logistique les 900 acheteurs d'un réseau pédophile ! Il n'y a pas rafle, mais opération policière contre un pan de la grande criminalité. Qui s'indigne d'opération analogue contre la mafia italienne ? Pour nous, rafle était jusqu'ici associé aux enfants d'Yeu ou du Vel d'Hiv' ! La police, contrôle et agissant sous les ordres d'une justice qui s'explique devant l'opinion n'est pas liberticide; ceux qui usent et abusent des enfants dans la clandestinité et la honte le sont.
Oui, l'opprobre sociale - à l'origine de ces suicides - est aujourd'hui la pire des sanctions des pédophiles et de leurs complices. Certes la société trop longtemps taisante et aveugle peut vouloir se donner bonne conscience en affichant ostensiblement son nouveau refus. Or, il s'agit non seulement d'arrêter des criminels, mais d'éviter qu'il y en ait d'autres et déjà rendre la vie difficile à ceux qui seraient tentés car, bien évidemment, de telles opérations et les procès qui viendront n'éradiqueront pas cette criminalité. Les parquets doivent maintenant songer à appliquer la loi de 1994 sur le tourisme sexuel. Le sel de la vie sexuelle de tel pédophile revendiqué lui coûterait désormais 1 million de fr. et 10 ans de prison. Affichons le code pénal aux douanes françaises pour ceux qui seraient tentés par certains attraits de la Thaïlande ou du Brésil !
L'objectif n'est pas de condamner ou de réprimer des déviants sexuels, - on ne fustige pas la sexualité librement choisie des plus de 15 ans - mais d'éviter l'exploitation de l'enfant par l'homme, et pas n'importe quels enfants : les plus fragiles. Les enfants qui s'y masturbent au vu des acheteurs de cassettes sont ces jeunes roumains, polonais et colombiens du nouveau tiers-monde ou, encore plus près de nous, des enfants en déshérence.
Nous nous refusions à opposer les défenseurs des droits de l'enfant à ceux des droits de l'homme. Mais trop, c'est trop ! Comment admettre que celui qui hier dénonçait "les amis des enfants " en craignant qu'ils favorisent les futures milices de Pol Pot et de Khomeyni [II], s'indigne aujourd'hui avec les mêmes cris d'orfraie de ce que les exploiteurs d'enfants et de leur image aient de compte à rendre devant leur conscience et la société comme tous les justiciables. Hier, on voulait bâillonner les enfants; aujourd'hui que leur parole a été libérée on voudrait qu'ils crient dans le silence !
Et bien non! Nous entendions hier que cette parole des enfants victimes se libre et que nos oreilles se débouchent. C'est fait. Il fallait encore être cohérents dans l'action en se refusant à cautionner plus longtemps. La justice de ce pays passera bientôt et enfin pour certains dans le respect des formes; celle de leur conscience est déjà rendue. Notre civilisation n'est certainement pas en danger de voir, d'entendre et de refuser des crimes. Que ceux qui osent affirmer que nous avons quitter l'Etat de droit se demandent s'ils ne cautionnaient pas - sans le réaliser - voici encore peu l'apologie de la pédophilie, de ce qu'avec le bâtonnier Pettiti et Elie Wiesel on tient désormais pour un crime contre l'humanité!
Bobigny, le 25 juin 1997
J.P. Rosenczveig, Pascal Vivet
président du Tribunal chargé de mission pour
pour enfants de Bobigny la protection l'enfance de Seine et Marne
[I] Le Monde 25 juin 1997
[II] La statue de Pavel Morozov, Le Monde 9 janvier 1990