Enfance maltraitee : halte au feu!

Parue dans le Monde 4 mai 1990

Après la surenchère graphique étalée sur nos murs voici quelques semaines pour faire choc sinon chic, on en arrive à l'inflation des chiffres sur les violences à enfants. Sous couvert d'une Instance supérieure de défense et de protection de l'enfant, on nous annonce à l'occasion d'une émission de variétés [1] que 100.000 enfants seraient victimes de sévices dont 1.000 décèderaient chaque année. Certes il est nécessaire de justifier l'appel à la charité publique et surtout le rôle que l'on s'arroge, mais il y a des limites ! Ce n'est déjà plus une question de crédibilité, mais de désinformation sociale qui, si on n'y prend garde, va pervertir les politiques  menées dans ce pays qui nous ont permis sur un siècle d'avoir un degré de protection de l'enfance envié de l'extérieur.

Certaines vérités sont ici bonnes à rappeler pour retrouver les vrais problèmes auxquels l'action sociale de notre pays est confrontée.

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Si la réalité de la maltraitance à enfants ne saurait être contestée même dans un pays de haut développement social comme le nôtre, à qui fera-t-on croire que cette situation s'aggrave ? On oublie d'où nous venons. Les rapports parents-enfants sont aujourd'hui exceptionnellement fondés sur la violence alors qu'ils étaient la règle. Les chiffres avancés n'ont aucune rigueur scientifique. Multipliez les policiers dans la rue et le nombre d'excès de vitesse augmente ! Ils recouvrent des situations et des données tout à fait différentes. On ne saurait extrapoler d'un appel téléphonique traduisant une inquiétude une situation d'enfant maltraité ni même une situation d'enfant en danger. On ne saurait mettre sur le même pied l'enfant dont le parent divorcé se plaint d'un non-exercice du droit de visite avec le bébé violenté ou délaissé!

En vérité, nous ne disposons en l'état d'aucun outil statistique fiable. La loi votée le 10 juillet 1989 va enfin permettre, mais il faudra le temps car l'exercice est incroyablement difficile, d'engager cette démarche. Il est certes regrettable qu'on ait tant attendu pour prendre une telle décision, mais c'est bien la caractéristique de ce pays d'avoir développé jusqu'ici des programmes sociaux sans d'abord prendre la mesure des phénomènes visés.

Dans la décennie écoulée, c'est avec beaucoup de prudence que les pouvoirs publics, pour sensibiliser l'opinion publique, reprenaient les estimations de 50.000 enfants maltraités ou délaissés, cédant ainsi à une dramatisation médiatisante. En réalité, nul ne sait ce qu'il en est vraiment même si les professionnels peuvent penser que la violence à enfants n'a pas -et de loin- l'ampleur avancée. On ignore surtout comment le phénomène évolue. Quel a été l'impact de la remobilisation engagée depuis 1983 par vagues successives? On veut quand même croire qu'elle aura porté des fruits. Pour le moins, elle a permis qu'émergent des situations jusque là, non pas toujours ignorées, mais certainement insuffisamment prises en compte conjointement par les autorités médicales, sociales ou judiciaires.

Disons le tout net, ceux qui avancent aujourd'hui des chiffres alarmistes n'ont aucune connaissance de la complexité du phénomène de l'enfance maltraitée. N'a-t-on pas vu certains prétendre que leur département était le troisième dans le rang de la maltraitance alors que le président du conseil général se flattait d'être, par sa politique en troisième position dans le recueil de signalements ! Tout signalement n'est pas un cas de maltraitance. Le même élu aurait-il donné instruction à ses Services de ne recueilir aucun signalement qu'on en aurait conclu que la maltraitance était éradiquée. Ce n'est pas sérieux et c'est dangereux.

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Cet écran de fumée doit d'autant plus être dissipé que nous sommes confrontés à de vrais enjeux pour la politique de protection de l'enfance et plus largement pour l'action sociale.

Première question : pourquoi en dix ans le nombre d'enfants en danger suivis par la justice des mineurs, dont les enfants maltraités ou négligés ne représentent qu'une infime partie, est-il passé de 55.000 à 155.000 alors qu'en nombre les classes d'âge concernées sont restées stables ? Cette multiplication par trois ne correspond pas à une aggravation objective du sort fait aux enfants dans ce pays. C'est donc bien autre chose qui se joue. Deux phénomènes se combinent : le désengagement des collectivités locales après la décentralisation et un certain mythe de la Justice dont on attend que -miraculeusement- elle résolve les cas dits difficiles.

Cette évolution est inquiétante. D'abord parce que les tribunaux pour enfants à moyens égaux ne peuvent plus faire face comme précédemment. Ils sont donc amenés à déléguer. Concrètement  les juges pour enfants ne sont pas en mesure d'offrir aux enfants et à leurs parents les garanties qu'ils sont en droit d'attendre deux. Un adolescent qui fugue, se drogue ou est en crise d'identité, cela n'arrive pas qu'aux autres et ne doit pas obligatoirement nécessiter une intervention aussi lourde et afflictive (en l'état) que la Justice. Et puis, force est de constater que ce sont encore majoritairement les familles les plus démunies socialement, culturellement et financièrement que l'on "envoie" aux juges. Ce transfert de populations est un problème sérieux pour les libertés. N'est-il pas temps de s'en préoccuper politiquement ? Là aussi une société à deux vitesses se met en place alors que les difficultés familiales sont de tous bords.

Deuxième question : qu'apporte l'arrivée d'une nouvelle génération de bénévoles ? Certes la puissance publique doit être interpellée sur l'action sociale qu'elle développe. Il en a toujours été ainsi. Qu'on se rappelle du mouvement d'idées -et des politiques positives qui en ont découlées- à la fin du XIX° siècle. Pour autant faut-il que ces énergies civiles apportent quelque chose de plus au regard des dispositifs installés. Or aujourd'hui on peut douter qu'il en soit toujours ainsi. Il ne suffit pas de faire brancher une ligne téléphonique et de s'entourer d'une kyrielle de stars des arts et des média pour être capable de répondre à la souffrance de ceux qui peuvent vous appeler ou pour résoudre les dysfonctionnements institutionnels révélés. Il ne suffit pas d'y installer une élève assistante sociale ou une bonne volonté décidée à sacrifier un jeudi après-midi pour la cause de l'enfance maltraitée pour suppléer à l'absence d'une culture qui s'acquiert sur le terrain en plusieurs années ! La puissance publique en sait quelques chose qui a pris le temps de mettre en place avec un mandat législatif le service d'accueil téléphonique ouvert le 10 janvier dernier. [2]

De la même manière que les professionnels, fonctionnaires ou non, et leurs mandants politiques, doivent rendre des compte sur l'action sociale qu'ils développent, il est temps d'exiger que ceux qui font appel à la générosité publique apprennent à rendre des comptes financiers, mais pas seulement, en démontrant en quoi ils ont apporté une réponse adaptée aux enfants concernés et à leurs parents? Quels nouveaux services apporte-t-on aux enfnats? Mieux, il faut exiger soient préalablement énoncés les projets sur lesquels on demande de l'argent.

Troisième problème (essentiel) : comment entend-on protéger les enfants en situation fragile ? Il est clair que la  prévention de la violence dans la famille, à l'égard des enfants, mais entre adultes, ne passe pas par des réponses uniquement répressives conduisant à des ruptures familiales. On le saurait. L'histoire de l'action sociale met bien en évidence les limites de cette seule démarche. Je conçois que nos compatriotes soient choqués par la violence familiale ou extra-familiale dont des enfants peuvent encore être victimes, mais l'émotion pour légitime n'a jamais rien résolue. La mobilisation de nouvelles énergies, pour nécessaire, ne doit pas nous faire perdre l'acquis de quarante ans d'action sociale.

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On sent trop actuellement que le souci de certains est aujourd'hui de se donner bonne conscience à peu de frais. Si nous n'y prenons garde, comme la Justice subit le contre- coup de faits qui lui sont en grande partie extérieurs, demain l'action sociale sera vilipendée dans son ensemble. Quelle doive encore améliorer ses dispositifs, c'est certain; que tout ne puisse reposer sur elle, c'est sûr; que des non-professionnels puissent la soutenir, la relayer, la suppléer, oui, mais qu'on la jette avec l'eau du bain, non car par delà les enfants victimes de sévices, ce sont toutes les personnes, enfants et majeurs, qui en pâtiront. Il est temps de retrouver sérénité et justesse sur ce sujet avant que la démagogie n'ai fait place vide.

Il est temps d'entendre ceux qui ont réellement permis qu'une prise de conscience se fasse dans ce pays sur un phénomène complexe, psychologiquement et socialement, et qui aujourd'hui ne franchissent plus la rampe médiatique en se refusant à mettre le sang des enfants à la une. Il est aussi temps que les responsables publics affirment quelques repères et des exigences communes. Halte au feu ! La responsabilité est collective.

Paris , le 4 mai 1990
Jean Pierre ROSENCZVEIG
magistrat, ancien juge des enfants
Directeur de l'IDEF
auteur d'"Enfants victimes, enfants délinquants" (1989, Balland)


[1] "Sacrée soirée", TF1, 25 avril 1990

[2] Conf Le Monde, 25 avril 1990


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