Répondre à la violence des jeunes
Déc. 1999
Il est difficile de contester le constat fait par chacun dans les juridictions : non seulement les actes de délinquance commis par les moins de 18ans ont augmenté mais ils sont de plus en plus fréquemment accompagnés dactes de violence..
Déjà la délinquance des mineurs telle quelle est saisi par la police a augmenté. il ne faut certes pas sattacher aux chiffres régulièrement avancés des interpellations de rue puisque dans figurent y compris les contrôles didentité ou la prise en charge des jeunes en danger. Reste que la part prise par les mineurs dans la délinquance générale a augmenté de manière significative.
La justice ne pouvait pas rester les bras croisés devant ces évolutions. Elle n e pouvait pas prendre le risque de voir se développer des réponses de contre-violence; tout simplement elle se devait de faire la preuve quelle était aujourdhui comme hier bien placée pour remplir son office. Les démarches expérimentées dans le début des années 90 on été reconnues et depuis généralisées au risque comme toujours dêtre dénaturées. Une nouvelle fois la justice des mineurs aura été un champ dexpérimentation.
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Avant den rendre compte deux mots sur la violence simposent.
Toute violence nest pas nécessairement illégitime. Cest même souvent linverse : nous sommes tous ici bien placés pour savoir que la vie appelle à se faire violence et quelle est un combat mené dès le départ pour survivre et reculer léchéance finale. Nous constatons que dans les rapports de force courants et inéluctables, les enfants doivent apprendre à maîtriser leur violence. Qui plus est, la violence est relative. De quelle violence parle-t-on ? Ce qui est violent pour vous ne le sera pas pour moi, et réciproquement. Dune époque à lautre, lidée de la violence évolue. Aujourdhui, avec lavancée de la société démocratique, le recours à la force nous est plus insupportables que par le passé. Ce qui n'empêche pas certains à dégainer contre celui qui touche à leur voiture!
La socialisation, dans notre monde moderne et occidental privilégie le dialogue et le respect de lautre, et la démocratie sur la tyrannie. Néanmoins, le recours à la violence nest pas contraire à la nature ni systématiquement condamnable. On me pardonnera de rappeler que le terrorisme peut être aussi une arme au service de la démocratie. Nos grands-parents et parents ont du y recourir. Tout cela pour dire que toute violence nest pas condamnable.
Enfin, nous avons une sensibilité sélective aux violences : il y a peu, le black-out sur les violences sexuelles comme la pédophilie ou les violences institutionnelles était quasiment infranchissable. Il ne se passait rien dans les familles, encore moins dans les institutions de protection de lenfance ou à lécole. En 15 ans, les oreilles se sont débouchées, les yeux se sont ouverts. Notre perception a changé sur ces phénomènes et la réaction sociale sest transformée. Pour autant, les faits ne sont pas plus fréquents aujourdhui quhier, en tous cas rien ne le démontre scientifiquement. Noublions pas qu'en 1977, le, Alain Peyrefitte alors Ministre de l'Intérieur présentait avec fracas son rapport sur la violence. Le débat ne date donc pas daujourdhui.
Ceci pour dire quil faut bien identifier ce que lon entend dans le terme de violence, lorsque l'on y recourt. Plus que jamais la question se pose de ladéquation de la réponse sociale apportée à la violence dont serait aujourdhui porteuse une certaine jeunesse. Là encore, des précautions oratoires simposent pour bien cerner lobjet du débat. En premier lieu, on ne peut pas mettre toute la violence sociale, notamment les violences urbaines, sur le dos des enfants et des adolescents. Une grande partie des délits sont le fait de jeunes âgés de plus de 18 ans, donc majeurs.
Incontestablement, les jeunes qui nous préoccupent ont plutôt une culture de la rue où ils passent plus de temps quà l'école ou à la maison. Ils sinscrivent naturellement dans la hiérarchie de la rue, au service des plus grands qui, eux-mêmes, sont aux ordres des leaders du quartier. Noublions jamais lorganisation quasi-mafieuse de beaucoup de nos cités. Mais cela ne signifie pas que les mineurs sont responsables de tous les maux de la société et il faut se méfier dun racisme "anti-mineurs" qui commence à prendre une certaine ampleur. Dautre part, tous les jeunes ne sont pas des dangers sociaux. Il faut insister sur le fait que ne sont concernés par la délinquance et la violence que certains jeunes. Il ny a là rien de mécanique ou de fatal. On peut être fils de chômeur, issu de limmigration, avec des parents souffrant de troubles médicaux ou psychiatriques, né ou vivant dans une famille éclatée, sans pour autant être un délinquant.
Mais on sait que ces critères se retrouveront fréquemment dans les cas qui nous préoccupent. Sinterroger sur la pertinence des réponses sociales à la violence, et notamment les réponses judiciaires, répond bien évidement à une approche critique et suggère de manière plus ou moins explicite des réponses radicales.
On reproche à la police et à la justice leur relative inefficacité. Le taux de résolution des affaires pénales par la police peut sembler globalement faible même s'il enregistre quelques beaux succès... Certains en déduisent, à tort, qu'il ne servirait par exemple à rien de porter plainte. Ce n'est pas une attitude très civique.
La restauration de l'image de la police est un élément capital pour servir cette politique. Elle est trop souvent disqualifiée aux yeux des habitants des quartiers chauds et des jeunes. La reconquête d'une image passe souvent par de petits changements : je pense, par exemple, que pour améliorer le rapport entre les jeunes et la Police, celle-ci doit s'interdire de tutoyer les jeunes et ... les moins jeunes ! Il faut qu'elle soit vigilante et intransigeante vis-à-vis des actes de violence perpétrés par certains de ses éléments qui se livrent parfois à une auto-justice très éloignée de la légalité républicaine. Alors la police pourra exiger dêtre respectée et les jeunes pourront sy référer.
On oublie trop souvent que les jeunes sont dabord les victimes de la violence dautres jeunes. Et comment, alors qu'ils sont interpellés en permanence, sous toutes sortes de prétextes, par des policiers quils finissent par considérer comme des adversaires ou des ennemis, peuvent-ils en toute confiance se rendre au commissariat pour porter plainte le jour où ils seront à leur tour agressés ?
Maintenant pour ce qui est de la Justice, on dit souvent des juges des enfants quils sont laxistes alors que l'on oublie quil a fallu changer la loi en 1987/1989 pour limiter le recours à la détention provisoire par les juges ! En fait, c'est plutôt la loi qui serait laxiste et non pas les juges ! Mais on dit tant de choses... Par exemple, quil est impossible dincarcérer un jeune avant 16 ans. Cest inexact : Il peut très bien être condamné à des peines sévères. A Bobigny, jai été conduit à condamner un jeune meurtrier de 15 ans et demi, à 9 ans de prison. Et nous avons infligé 8 mois de prison ferme à une jeune voleuse "professionnelle" âgée seulement de 14 ans et demi. On se souvient que le jeune meurtrier d'une adolescent de 15 ans dans la rue à Marseille, fut condamné à 10 ans dincarcération. La police et la justice doivent certes balayer devant leur porte, mais il est indispensable que le citoyen connaisse mieux le fonctionnement de l'une et de l'autre.
Ainsi qui sait que chaque année, 4 000 mandats de dépôt sont décernés contre des mineurs, soit une augmentation de quasiment 20 % en deux ans ! Et je ne mattache quaux sanctions les plus sévères. Il est donc injuste de parler de laxisme comme le font certains politiques, des policiers ou des commissaires dont on peut se demander sils ont suivi des cours de criminologie ou fréquenté une juridiction depuis 1922 !
On dit encore que les juges sont démissionnaires et mettent trop de temps à intervenir. De fait, jusquà une période récente, pour les substituts comme pour les juges des enfants, la priorité était explicitement à lenfance en danger. Le parquet recevant une procédure quelques semaines après les faits, mettait lui-même un certain temps à les traiter. Le juge submergé de situations denfants en danger ne traitait pas en priorité les affaires de vols de cyclomoteurs. Et on pouvait le comprendre ! Il faut dire quà lépoque on pouvait sinterroger sur lintérêt dune réaction urgente quand le temps se chargeait souvent de régler les problèmes... Il suffisait dêtre patient - cela ne veut pas dire accepter nimporte quoi - et vers 24-25 ans, lâge de lengagement familial avec un partenaire, généralement la courbe sinversait.
Une chose est certaine : quand elles arrivaient au juge des enfants, soit dans 4 cas sur 10 puisque le parquet classait purement et simplement 60% des dossiers, les affaires pénales étaient traitées avec un grand décalage dans le temps. Or on sait que le temps n'est pas le même pour les adultes et pour les jeunes. Six mois, pour nous, ce n'est rien. Pour eux, c'est une éternité. En 6 mois, il avait pu se passer mille choses dans leur vie. Doù le sentiment que l'on pouvait avoir d'une parfaite impunité pour les enfants. A cela se rajoutait pour les victimes, le sentiment de ne pas être protégées et prises en compte, d'où également leurs critiques acerbes contre police et justice, et les tentations d'autodéfense.
Ces critiques souvent injustes prirent encore plus dacuité dans la dernière décennie alors que le sentiment dinsécurité devenait de plus en plus prégnants y compris dans les endroits où il ne se passait objectivement rien de préoccupant.
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Ce contexte restitué il est possible de sattacher à la délinquance des mineur qui n'a effectivement rien à voir avec celle d'il y a 5, 10, voire 20 ans. Elle concerne des enfants plus jeunes, pour des actes plus graves et de nature différente. Certes on doit se méfier des statistiques policières. On peut multiplier les contrôles de police sans que pour autant la délinquance ne diminue ou n'augmente. Seule la production policière varie. Des chercheurs montrent bien combien les statistiques policières de la délinquance sont décalées par rapport à la réalité dont les policiers nont pas connaissance faute dêtre informés ou présents sur le terrain. En dautres termes, malgré leur efforts, les policiers ne saisissent quune partie de la réalité de la délinquance
Reste que les tendances lourdes ne peuvent pas être niées : la part des jeunes dans la délinquance générale est passée de 14 % en 1991 à 20,60%. Ce qui signifie que près de 80 % de la délinquance est le fait des majeurs ! Plus inquiétante, la part des mineurs mise en cause dans la délinquance violente de rue est de 35% de la moyenne nationale et parfois, comme en Seine Saint Denis, de plus de 50% .
Quoique contesté, le rajeunissement de la délinquance est une autre réalité. Des faits commis, il y a quelques années, par des 13-16 ans sont aujourd'hui l'oeuvre des plus jeunes. On observe les premiers actes dits "d'incivilité" autour de 7 ou 8 ans. Le "petit ange" est devenu une brebis galeuse. On frôle la délinquance et ceux qui passent à l'acte n'ont d'ailleurs pas une vision très claire des lignes jaunes sociales. Tout simplement parce quils sont plus tôt que par le passé en situation déchec et laissés à eux-mêmes. On doit se souvenir que les divorces se produisent en moyenne autour de 5 ans et demi de mariage. Inévitablement des enfants en très bas-âge et fragilisés psychologiquement seront en proie à des difficulté au moment des premières acquisitions scolaires, gages de socialisation.
Trop denfants nont pas de père légal ou dhomme qui exerce cette responsabilité.
Plus inquiétant, ces jeunes donnent limpression de vivre dans un monde irréel, celui des médias et des images virtuelles. Exemple, cette agression à Bondy, où un adolescent a plongé un couteau dans le corps d'un autre jeune pour lui prendre sa montre et s'est étonné qu'il ne se relève pas ! Il est mort et l'assassin commence à peine à réaliser son acte. Au moment du renouvellement de la garde à vue, dans le bureau du procureur, il était surpris qu'on ne le relâche pas immédiatement ! Comment ne pas s'inquiéter d'une telle inconséquence ?
Je disais que la délinquance a changé de nature. La rébellion trans-générationnelle et naturelle contre les parents, pour affirmer sa personnalité a dérivé vers une délinquance d'asocialisation. Les jeunes vivent de plus en plus tôt et fréquentent le monde de la rue avec ses règles et ses codes. Quitter ce monde réconfortant avec ses solidarités et ses complicités n'est pas facile. Autrefois, la perspective de construire une vie familiale et affective contribuait à ce qu'un jeune aux débuts chaotiques, "se range" grâce au soutien de son amie ou de sa femme, dans l'intérêt des enfants présents ou à venir. Aujourd'hui, on ne peut plus fonder beaucoup d'espoir sur l'arrivée à la maturité des 25-26 ans, quand on estime que l'on bascule de la jeunesse vers l'âge adulte. Trop de jeunes sont alors trop dégradés.
Ces réflexions de type criminologique jouent sur la stratégie judiciaire. Il y a quelques années encore, on pouvait facilement « donner du temps au temps » pour reprendre lexpression de François Mitterrand, car la délinquance (essentiellement des petits vols) était gênante mais pas dangereuse. Le jeu des assurances suffisait à garantir les victimes. Aujourd'hui, la délinquance des jeunes est plus violente... à la hauteur des violences que la vie leur inflige. Dans le passé, la proportion des actes de délinquance contre les biens par rapport aux actes de violences contres les personnes était de 9 pour 1. Aujourdhui, elle est identique. Plus inquiétant, les vols s'accompagnent souvent de violences avec armes blanches, couteau ou cutter. Là où nous parlions "d'enfants sauvages", J.P. Chevènement, reprenant apparemment sans le savoir le propos de Françoise Dolto, parle de " sauvageons ".
De la même façon, les réponses éducatives classiques nont plus la même pertinence avec des jeunes singulièrement dégradés imprégnés, qui plus est, de leurs solidarités de quartier. Dix ou quinze ans de non-éducation ou de laisser-aller ne se rattrapent pas avec un claquement de doigts. Or ce temps éducatif est compté. Le foyer daction éducative installé à quelques encablures du quartier na pas grand impact et l'inscription dans un cursus de formation classique que lon suivait sagement à la maison pendant deux ou trois ans n'a plus cours aujourd'hui...
Dans ce contexte chacun y va de sa réponse. Les codes en sont bien connus. Les partisans dune répression pure et dure pour « apprendre » aux jeunes à bien se tenir ont toujours du poil de la bête
Effectivement, les partisans de l'abrogation de l'ordonnance du 2 février 1945 texte de base de la réponse à la délinquance juvénile proposent de rabaisser la responsabilité pénale à 14 ans comme dans dautres pays, tels que les USA ou la Grande-Bretagne. Exit du même coup la réponse spécifique à la délinquance juvénile.
Il serait question, toujours comme aux U.S.A., d'enlever aux juges leurs capacités à atténuer certaines lois un peu rigides, et l'on reviendrait sur l'interdiction de la détention provisoire en matière délictuelle avant 16 ans.
D'aucuns demandent la réouverture, si lon peut dire, des centres déducation fermés, non pas des maisons de correction à l'ancienne, mais pour reprendre lexpression de J.P. Chevènement aux Journées de Villepinte de novembre 1997 des " maisons ... closes ". D'autres aimeraient que l'on supprime les allocations familiales aux parents de jeunes délinquants, comme si ces allocations n'étaient pas en premier lieu un droit de l'enfant alors que les parents n'en sont que les gestionnaires ! Ils attendent une loi très sévère contre les parents denfants délinquants qui punirait leur négligence... et oublient juste lexistence de larticle 227-17 du code pénal dont les termes sont clairs: " Le fait par le père ou la mère légitime, naturel ou adoptif, de se soustraire, sans motif légitime, à ses obligations légales au point de compromettre gravement la santé, la sécurité, la moralité, ou léducation de son enfant mineur est puni de 2 ans demprisonnement et de 200 000 F damende".
Il a été question également d'en finir avec le juge des enfants, compétent aussi bien pour les enfants en danger que pour les enfants délinquants, pour qu'il se consacre exclusivement à la délinquance juvénile...
La cour était pleine de ces préconisations !
Ces stratégies ont été expérimentées par les travaillistes anglais sous lautorité de Tony Blair. Avec la théorie de la délinquance « zéro » du maire de New York comme panache blanc ! La pression des média est ici impressionnante pour relayer ce qui chez les chantres du tout sécuritaire est devenu une véritable obsession. Pourtant les résultats américains méritent dêtre relativisés et remis en perspective quand on sait qu1% de la population est en prison et que 25% des jeunes noirs ont déjà été incarcérés. Accepterions-nous de payer ce coût social en sachant que malgré cela les résultats sont loin d'être acquis ?
On nous annonce aujourdhui que la délinquance juvénile aux Etats Unies seraient en baisse.
Une chose est certaine ce modèle américain nest pas nécessairement exportable. La prise en charge par des gardiens - G.I. hurlant aux oreilles dun jeune détenus peut être présentée comme le modèle de léducation ; il ne sagit rien dautre que dune stratégie de la peur qui ne résoud rien sinon que linteressé sy soumet généralement pour y échapper !
Et que dire de larrestation en pleine nuit dun enfant de 13 ans pour lincarcérer durant 7 semaines avant de le libérer pour retard dans la procédure quand on laccuse davoir joué à touche pipi avec sa soeur. Là encore ce modèle ne nous convient pas.
Dautant que nous avons su inventer des réponses à la française qui sattache à tenir les équilibres auxquels nous croyons collectivement.
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Les excités du combat politique contre la justice ont d'ores et déjà un train de retard. Laggornamiento judiciaire a été engagé en 1991 et il produit déjà ses effets. Ainsi laction engagée à Bobigny est connue, reconnue et tend à se généraliser par de-là les critiques dactivisme et de liberticide qui lui sont faites. Il faut, d'une part, gérer les questions dordre public à court et moyen terme et, de lautre, à long terme sans se prendre les pieds dans le tapis et sans négliger lun ou lautre des aspects. On peut protéger lordre public à court terme en incarcérant un jeune, mais si rien nest fait pour le sortir de son ornière, il récidivera à moyen terme. De même, il faut juguler les jeunes qui aujourdhui posent problème, mais dans le même temps il faut mener la politique qui simpose pour éviter que de nouvelles vagues à long terme submerge la digue.
Quatre Conseils de Sécurité Intérieure ont été récemment consacrés à la délinquance des jeunes : juin et octobre 1998, janvier et avril 1999.
Le 8 juin 1998, devant une attaque frontale du Ministère de lIntérieur, le gouvernement cadre sa réponse dans un programme que je tiens pour remarquable et qui s'appuie sur 2 axes : réagir autrement à la délinquance des jeunes et, dans le même temps, prendre toutes les mesures pour prévenir la réunion de nouveaux facteurs criminogènes.
Dans un premier temps, Lionel Jospin dans son arbitrage réaffirme lorientation éducative suivie de longue date, en utilisant des mesures répressive s'il y a lieu. Lordonnance du 2 février 1945 ne sera pas supprimée, mais le gouvernement se donnera les moyens de lappliquer vraiment.
Dans un second temps, les termes dune politique de prévention sont clairement identifiée et l'on détaille les lignes daction à suivre. Il faut soutenir les parents dans lexercice de leurs responsabilités, faciliter linsertion des familles issues de limmigration. Il n'existe pas l'équivalent d'un tel programme et d'une telle mise en oeuvre dans lhistoire moderne de la justice et des réponses à la délinquance. On y retrouve, en outre, les analyses et les propositions que nous avions avancées, avec d'autres professionnels, ces dernières années.
La gestion du débat politique fut habile. La classique querelle Intérieur-Justice fut gérée au profit de la Justice, diplomatiquement... donc sans perdant. De fait, en juin 1998, en sinscrivant dans la ligne précédente M. Jospin, ne suivait pas son Ministre de lIntérieur. Il avait certes raison, mais il éludait la question centrale: que faire pour les 13-16 ans, qui sans relever de la prison immédiate, doivent supporter une réponse judiciaire rapide et ferme ? On ne pouvait différer éternellement la réponse.
Au début de l'année 1999, de retour dun voyage où, dit-il, il rencontra Dieu (qui lui rappela sans doute la bataille perdue en juin 1998), le ministre de lIntérieur décida de revenir à la charge mais, cette fois, en se focalisant sur le seul éloignement des jeunes réitérants. Ce changement de tactique lui fut profitable. Le ministre de la Justice le relaya et sengagea à mettre en place des réponses éducatives tenant compte les préoccupations sécuritaires. Pas de centres éducatifs fermés, mais une présence humaine importante pour compenser labsence de verrous. Pas de modification de lordonnance de 1945, pas de changement dans lincarcération provisoire pour les mineurs, mais une autre réponse éducative. En trois semaines, le Ministre de lIntérieur obtenait satisfaction et gagnait ce qui lui avait été refusé en juin 1998. Ce qui a été décidé correspondait à lattente exprimée de longue date par les gens de terrain.
On se doterait en nombre de structures capables daccueillir les jeunes en crise avec un encadrement éducatif plus cadrant. On ose désormais parler de contrainte éducative. Certes il sen est fallu de peu pour que les centres éducatifs nouveau style, les Centres de Placement Immédiat, soient de nature carcérale. Finalement, il nen sera rien. La présence des adultes en nombre garantira la sécurité de tous et la présence des jeunes confiés quitte à les mettre sous contrôle judiciaire pour leur marquer lordre du juge, en sachant que ce contrôle peut déboucher sur une incarcération, si les obligations ne sont pas respectées.
Sans chiffrer financièrement le coût de ce programme, le gouvernement sest engagé à dégager les moyens matériels nécessaires pour doter les juridictions des équipes et structures nécessaires. La barre est placée très haut dans un délai très court : d'ici 2 001, on recrutera 1 000 éducateurs pour ces nouvelles structures daccueil.
En quelque sorte la ligne Bobigny a été adoptée. Les moyens éducatifs en plus.
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Ces données générales étant restituées on peut à présent arrêter à ce qui se joue dans les juridictions
Une réponse judiciaire systématique à toutes les situations de délinquance, une réponse rapide avec le souci de mobiliser les parents et de prendre en compte les victimes, une approche territoriale du traitement de la délinquance à travers les contrats locaux de sécurité, on retrouve effectivement dans le programme national tous les ingrédients déjà expérimentés en Seine Saint-Denis.
Le parquet est le fer de lance de cette politique. Mieux, le "parquet nouveau" est arrivé ! Il travaille en temps réel, cest-à-dire quil est informé par la police et la gendarmerie, par téléphone, dès la mise en cause de mineurs dans une affaire. Et la réaction est immédiate : enregistrement de l'affaire et premières instructions. Plus question de traiter des dossiers en errance et refroidis. Le parquet aura alors à se prononcer sur l'audition rapide ou non du jeune au tribunal, avec ses parents et la victime. Il pourra faire déférer immédiatement le mineur entre deux policiers, après une garde à vue, s'il estime que les faits ou la personnalité du jeune déjà connu le justifient. A linverse, si les faits sont moins graves, il saisira le juge par requête pénale, de façon plus classique. Il aura aussi la possibilité de faire venir les primo-délinquants au Tribunal avec leur parents. Il leur donnera une convocation à 4-5 jours. Cest le cas pour un peu plus de 60% des jeunes qui sont appelés à suivre cette piste.
Là, ils seront reçus par un délégué du procureur qui, sous lautorité de ce dernier, appréciera le bien-fondé d'un classement sans suite, un classement pur et simple ou sous conditions (indemnisation de la victime, réparations, obligation de suivre une scolarité ou de consulter un psychiatre, suivre un stage de citoyenneté dans le cadre de la réparation, etc.). Les parents paraissant laxistes ou désinvestis seront également remotivés... sauf à sexposer à des poursuites pénales devant le tribunal correctionnel (30 cas sur 8 500 procédures traitées dans lannée). On appelle cela "le traitement autonome" du parquet, autonome par rapport aux juges qui sont submergés.
Dexpérience, la plupart des jeunes et des parents se présentent à la justice. Les victimes sont souvent indemnisées, et surtout, il ny a que 7% de récidive dans lannée appelant lintervention du juge des enfants ou du juge dinstruction.
Dans le passé, ces cas auraient fait lobjet, soit dun classement sans suite, classement " sec " du parquet, où ils auraient rejoint la pile de dossiers "à traiter" plus tard par le juge mobilisé sur les urgences de lenfance en danger.
Sagissant de mineurs connus et déjà sous le coup de mesure éducative, le parquet peut légalement depuis 1996 les faire convoquer devant le juge des enfants par lofficier de police judiciaire (donc sans passer par un huissier) qui les entend dans un délai de 10 jours. Là, ils seront mis en examen, mais pourront aussi être jugés si laffaire le permet. Ce jugement rapide en cabinet servira de base à la situation de récidive légale permettant un renvoi devant le tribunal pour enfants avec pour le coup, le risque dune incarcération si le jeune ne change pas de comportement.
Ce dispositif au but d'assurer une réponse judiciaire permettant la prise des décisions qui simposent de façon immédiate : mobilisation des parents, mise en oeuvre dun mandat éducatif, éloignement du quartier, voire incarcération provisoire si nécessaire et si cela est possible), le jugement sur le fond ayant lieu ultérieurement. IL ne saurait être question de laisser le jeune sinstaller dans la toute puissance liée au sentiment dimpunité. Mais son le voit bien il sagit moins de punir rapidement que de réagir rapidement ! La nuance est de taille.
Cette politique est exigeante. Elle suppose un parquet renforcé, mais pas seulement.
Depuis 1990, le parquet a su innover et dégager les moyens qui lui faisaient défaut. Ainsi à Bobigny, il est passé de 2 à 4 substituts qui soccupent aussi bien des jeunes délinquants que des victimes. Aux substituts s'ajoutent les 4 délégués du procureur payés sur frais de justice criminelle, 3 militaires du contingent et deux assistantes de justice. Malgré ce renfort, la charge de travail pour chacun est encore très importante.
Certains sinquiètent de cette montée en puissance du rôle tenu par les parquets préoccupés de lordre public à court terme.
De fait, il faudra, bien sûr, que les juges fassent pièce aux procureurs sinon la justice faillira. Cela signifie que nous devons être exigeants sur les formes. Il faut veiller scrupuleusement au respect des règles de procédure et apprécier avec lucidité la culpabilité : tous ceux qui clament avec véhémence, leur innocence ne sont pas obligatoirement coupables ! Cela veut dire aussi que nous devons avoir une compétence pour la prise en charge au long terme des jeunes danger ou des délinquants.
Pour linstant, les moyens éducatifs peinent à suivre. Au plan national on évalue à près de 5 000 les mesures éducatives non exécutées faute de moyens ! Cest là où les moyens nouveaux devraient être affectés en priorité : une partie des 1000 travailleurs sociaux et 1100 emplois jeunes créés par la Justice, les 50 postes nouveaux de juges des enfants ainsi que les greffiers annoncés. Mais la priorité gouvernementale sera ailleurs, sur laccueil physique des jeunes délinquants Ceci afin de renforcer lhébergement des cas les plus lourds et d'assurer la prévention pour éviter que les enfants en danger ne deviennent délinquants.
Les centres de placement immédiat (CPI) ont été créés pour éviter le recours à la détention provisoire généralisée pour les moins de 16 ans et on a eu raison. Ces structures ne sont pas carcérales, même si, la nuit, elles sont fermées pour se protéger des visites extérieures inopportunes, comme dans nimporte quel foyer. Des adultes présents en permanence, vivent avec les jeunes et les encadrent, de façon à ce qu'ils n'aient pas la tentation de s'enfuir au premier conflit. La question centrale restant celle des activités proposées à ces jeunes à l'intérieur du CPI. Le programme prévoit pas moins de 50 C.P.I., dont 15 avant la fin de lannée 1999, 100 Centres déducation renforcés quand il en existe déjà 13 ex-U.E.E.R. du programme Toubon. Un programme certes très ambitieux mais que le gouvernement est condamné à mener à bien en tenant ses engagements, car en cas d'échec le dernier rempart avant le tout carcéral seffondrerait !
En tout état de cause, dans cette évolution, le parquet devient plus que jamais garant de lordre public sur le court terme tout en restant la mémoire du tribunal, tandis que le juge des enfants sinscrit sur la durée avec pour objectif de garantir son droit à léducation avec lappui des travailleurs sociaux.
Deux remarques simposent :
- chaque situation est désormais traitée à travers un échange avec le jeune et sa famille et non pas sur dossier, ce qui permet une personnalisation de la réponse judiciaire, dans lesprit de lordonnance de 1945.
- le juge des enfants reste essentiellement mobilisé sur lenfance en danger - du moins à Bobigny où le parquet assume une partie de la délinquance en prenant en charge les primo-delinquants - , mais se consacre aux cas délinquant les plus lourds.
Lidée dune police de proximité est expérimentée désormais dans une cinquantaine de sites avec laffectation sur la durée de certains policiers appelés à être les interlocuteurs polyvalents de la population. On se demande pourquoi on ny a pas songé plus tôt ! Il existait déjà quelques policiers îlotiers lâchés sur le bitume... Aujourdhui, cest toute une équipe qui sera spécialement affectée dans un quartier pour y traiter tous les problèmes.
Cette politique qui se veut pragmatique est présentée par certains comme liberticide avec un accroissement de la repression et par dautres comme une regression au regard de lévolution dces idées sociales puisquelle privilégierait la rupture des liens avec la famille, les copains , le quartier quand au contraire il faudrait aide rles jeunes à faire avec.
On peut déjà répondre que léloignement nest pas redevenue une fin en soi, mais un moyen pour permettre à certains jeunes de réunir les conditions de se reconstituer. Nul nignore que le jeune éloigné reviendra tot ou tard dans son quartier, chez lui. Et cela nest pas condamnable, mais pourra-t-il résister aux sollicitations et être mieux armé, psychologiquement et socialement pour faire facve ; aura-t-il une formation et un avenir professionnel ? Cest le pari pris à travers une prise en charge éducative. Il faut que ce jeune rencontre à travers des hommes et des femmes inscrit socialement et susceptibles de les rassurer sur leurs compétences et leur avenir quand ils doutent de tout et deux-mêmes et des adultes qui les environnent jusquici.
On pourrait effectivement avoir de des inquiétudes sur un virage répressif s'il n'y avait la deuxième partie du programme gouvernemental qui vise le long terme à travers une politique de prévention dont les termes sont identifiés comme suit dans le relevé de conclusions du Conseil du 8 juin 1998 :
- une politique familiale
- une politique de justice sociale
- une politique dinsertion
- une politique citoyenne
Tout cela est séduisant, mais là aussi très ambitieux. Face à la diversification des situations, le politique familiale suppose déjà de bien identifier les parents dont on parle. Au surcroît de liberté conquis par les adultes doit correspondre un surcroît de responsabilité. Si la famille classique style "Papa, maman, la bonne et moi", pour reprendre le titre du sketch de Robert Lamoureux, existe encore, dautres modèles de vie familiale se sont considérablement développés.
En effet, si certains enfants sont totalement privés de parents unis ou non par le mariage et sont nos nouveaux " orphelins " , dautres débordent dadultes qui se prétendent tous responsables et se déchirent au détriment de celui dont ils sont sensés s'occuper...
Reste lessentiel et le plus important : notre droit ne garantit pas à lenfant le droit à un père et une mère naturels. Notre loi doit être modifiée et se rapprocher d'une solution "à la suédoise" ou "à la portugaise" qui veut que les pouvoirs publics à travers la police ou les services sociaux viennent garantir à lenfant quil aura un père déclaré. Il faut aussi clairement identifier ceux qui, sans être les parents biologiques ont une responsabilité sur lenfant. Là encore, une loi s'impose sur ce que j'appellerais "la filiation affective" pour garantir les responsabilités des beaux-parents : les beaux-parents doivent être investis dans leurs responsabilités, sans pour autant déposséder le père ou la mère biologique qui nélèvent pas lenfant. Cest possible. Comme les rapports de lassistante maternelle avec les parents de lenfant placé. De ce point de vue le rapport Dekeuwer va dans le bon sens qui évite de parler de filiation mais reconnait des droits à celui qui élève de fait un enfant ;
Il faut sortir de laffrontement hommes-femmes pour poser la question de la condition parentale. Une nouvelle illustration de ce besoin dadaptation législative apparaît peu à peu avec le souci détablir légalité parentale que les parents vivent ensemble ou non, mariés ou non. Les enfants nont pas à être sanctionnés du fait du régime matrimonial de leurs parents. A linverse, lintérêt de la société est de garantir à chaque enfant deux parents responsables. Les jeunes qui nous préoccupent et qui fréquentent les cabinets de juge des enfants n'ont souvent aucun homme de référence. Trop d'enfants aujourdhui manquent de père. Une chose est sûre : ils ny sont pour rien et les adultes doivent assumer les conséquences de leurs actes.
Des réformes législatives simposent, qui devront être précédées dun débat de société car il faudra en tout état de cause faire oeuvre de pédagogie sociale : les références normatives ne sont plus évidentes et les parents ne savent pas toujours ce que la loi civile leur impose. Lorsqu'ils viennent interroger le juge sur lattitude que la loi les autorise à avoir pour affirmer leur autorité à légard de leur enfant, il est souvent trop tard. Il est intéressant de constater que beaucoup de parents ont interprété comme une négation de l'autorité parentale le fait que la justice ait combattu fermement la violence physique contre les enfants. Ceux-là confondent autorité et violence. Au C.D.P.D. (Conseil départemental de prévention de la délinquance de Seine Saint-Denis, nous avons eu lidée dune campagne de communication télévisée sur les responsabilités parentales et les valeurs républicaines. Le principe est acté dans le Conseil de sécurité intérieure de juin 1998. Là aussi, on attend la réalisation du projet.
Enfin, il faut des actions spécifiques en direction des familles les plus fragiles. Les " maisons des parents " et autres initiatives de médiation familiale ont un rôle à jouer ici. Un programme financier a été adopté par la Délégation interministérielle à la famille. Il multipliera les initiatives.
Par ailleurs il ne faut pas se voiler la face : les jeunes les plus violents auxquels nous sommes aujourdhui confrontés sont souvent issus de limmigration africaine. Comment sattaquer à leur violence intérieure ? Ils font peur. Pourtant, ils ont vocation à demeurer en France, sont souvent Français ou ils peuvent le devenir.
Le retour provisoire au pays peut être une réponse, mais cette démarche a ses limites. Il faut se mettre ici au service de lautorité parentale. D'une façon générale, ces parents sont responsables mais pour tel ou tel de leur enfant, ils perdent pied, ils sont impuissants. Certains parents vivent au pays et leurs enfants subissent des mutations d'identité complètement déstructurantes. Il faut aider ces familles à s'insérer en France, ce qui nest pas vraiment le cas aujourd'hui. Léthno-psychiatrie peut jouer un rôle , tout simplement la médiation culturelle qui prenne en compte la culture dorigine et ses valeurs mais veille à lintégration des règles sociales françaises.
Sur laction sociale, on se contentera dinsister sur limportance dune présence sociale et médicale dans les établissements scolaires, là où, très tôt, on peut repérer, dans une démarche non afflictive, les enfants et les jeunes en difficulté. Or malgré les efforts décidés depuis peu, ces services de la santé scolaire et de laction sociale en milieu scolaire sont notoirement sinistrés. Le ministre des affaires scolaires elle-même tout en demandant quon lui donne acte des efforts déployés depuis peu admet quil faut désormais faire porter leffort sur les médecins scolaires. En fait sur toutes les lignes (assistantes sociales, infirmières, médecins) on est loin du compte. Des alliances simposent entre lEtat et les collectivités locales pour renforcer ce service public essentiel repérer et traiter au plus tôt les enfants en souffrance.
Enfin, il est indispensable de prendre en compte la parole des enfants et des jeunes. Il ne suffit pas de leurs rappeler leurs devoirs comme on le dit fréquemment, il faut une attitude sociale qui en toutes circonstances permettent à ces enfants dêtre respectés dans leurs droits, pour quon puisse exiger deux le respect de leurs responsabilités. Des lieux, des démarches doivent être institués qui servent de passerelles sociales.
A lécole certains dispositifs existent qui sont souvent méconnus ou pervertis, (délégué de classe, mandat au conseil dadministration, conseil départemental ou régional des élèves, etc.). La démocratie scolaire vaut mieux quun cours sur la démocratie ! Or lécole nest pas le lieu du droit ! Dans des établissements comme les vôtres, il vous revient de mettre en place des conseils de jeunes comme le veut la législation. Je ninsisterai pas sur le ratage que constitue le fait de ne pas exploiter le décret du 18 février 1991 et ses circulaires dapplication sur les libertés et obligations des élèves dans le secondaire. Pourquoi attendre de nouvelles révoltes lycéennes pour reconnaître les enfants et les jeunes derrière les élèves ?
Encore faut-il faire un effort pour parler les règles du jeu social aux plus jeunes et leur en expliquer le sens, afin de les légitimer. Comment rappeler une loi que l'on a toujours tue ? La loi est bien la seule matière que lon napprenne pas à lécole. Les adultes (parents, enseignants, travailleurs sociaux) seraient bien en peine de mener cette tâche à bien puisqueux-mêmes ne la connaissent pas ! Chacun fonctionne à la "représentation" de la loi. Doù notamment le jeu " Place de la loi ! "inventé à travers lAPCEJ pour permettre de nouer un dialogue entre jeunes et moins jeunes sur la loi. Il permet aux adultes (parents, enseignants, travailleurs sociaux) de trouver une occasion de parler la loi avec les jeunes et déjà de lapprendre eux-mêmes.
Reste à se comporter conformément aux lois auxquelles on se réfère. Nos hommes politiques et nos grands patrons n'en donnent pas toujours le meilleur exemple... Et à cet égard, les jeunes sont très à vif sur la différence entre le discours théorique et l'application pratique.
Disposerons nous des moyens quexige une telle politique ambitieuse ?
Lapproche retenue est bonne, elle répond à nos besoins et à notre culture, elle sappuie sur des pratiques professionnelles sérieuses. Une mobilisation est engagée mais, pour autant, nul nignore quil faut faire plus et mieux. On pourra toujours améliorer la réponse policière et judiciaire, rien n'endiguera la délinquance si la fracture sociale ne se réduit pas. Et que l'on ne sy trompe pas : sil suffisait de recruter du personnel pour sen sortir, cela se saurait. Bien sûr, ce renfort ne sera pas négligeable pour des équipes souvent exsangues. Les mesures judiciaires prononcées pourront peut être enfin exécutées.
Le recrutement du personnel reste de toutes les façons un problème majeur : trouver des hommes et des femmes, et jinsiste sur la présence des hommes, capables de vivre 24 h sur 24 avec ces jeunes en souffrance et en révolte. A vif, ils réagissent contre toutes les formes d'autorité, donc contre les adultes. Cela nest pas donné à tout le monde d'assumer cette violence et ne s'acquiert pas avec des diplômes universitaires. On ne doit pas nier le besoin de formation des travailleurs sociaux mais je maintiens la nécessité de faire appel aussi et en complément à des talents venus dautres horizons que laction sociale traditionnelle. Ce pays est riche de personnes dune cinquantaine dannées, expérimentées dans leur domaine et soucieuses dune dernière étape professionnelle dune autre nature, susceptibles dêtre une référence pour ces jeunes qui en manquent tant. Faire appel à ces bonnes volontés suppose plus de souplesse dans la gestion des équipes publiques de travailleurs sociaux.
Il faut également que les travailleurs sociaux apprennent à ne pas agir à la place des parents, mais à venir en aide et en soutien à la famille en difficulté. Cela peut passer par un éloignement provisoire du jeune de son univers familial et de son quartier mais il ne doit jamais rompre avec son histoire. Il doit apprendre à vivre avec. Le retour de lenfant dans son milieu familial est généralement inscrit dans le temps et l'on se doit de réfléchir à ce que lon pourra apporter au jeune plutôt que d'essayer de l'extraire de son milieu. Il reviendra dans son quartier et dans son univers familial. Il faut maintenir ce lien qui peut sêtre distendu mais ne disparaîtra pas. Cela appelle laction sociale à plus de modestie et à plus dexigence.
Les détracteurs ne manqueront pas, qui s'ajouteront à ceux qui dénoncent le virage sécuritaire quauraient pris les pouvoirs publics. En fait ce sont les mêmes qui résisteront au nom de leur chapelle et de leurs corporatismes se moquant au final de ce que les jeunes vivent au quotidien.
La Chancellerie, elle-même, dans sa circulaire du 24 février 1999, partage ces analyses et appelle à des transformations dans la gestion du corps des éducateurs de la P.J.J. Nous saurons rapidement si elle a réussi à se doter des moyens de gestion nécessaires à la mise en oeuvre de sa politique.
Concernant l'univers carcéral, on sait les changements à apporter à nos prisons pour enfants, qu'elles soient conformes aux standards mondiaux auxquels nous prétendons nous référer. Fleury-Mérogis est une illustration de ce quil ne faut plus construire, Villepinte, en revanche, est l'exemple de ce que l'on peut faire de mieux avec un centre pour mineur (moins de 18 ans) détenus.
En tout état de cause lurgence est bien de développer erfin une politique de prévention sociale. On en a souvent parlé , on ne la jamais pratiqué.
Si lEtat doit faire des efforts à travers la police et la justice voire lEducation nationale, il faut que chacun, notamment les collectivités locales se mobilisent pour développer une véritable politique de prévention spécialisée à travers les clubs et équipes de prévention mais aussi laction sociale personnalisée en faveur des familles. Pourquoi intervenir si tard alors que, dès la crèche, les enfants en souffrance peuvent être repérés ? On renverra renvoie ici aux constats des médecins de P.M.I. et des crèches. Quelle perte de temps, Lorsque l'on constate un problème chez un enfant de 2 ans de ne s'en occuper qu'aux premiers actes d'incivilité, vers 7-8 ans ! Doù limportance comme esquissé plus haut dun accord Etat-département sur la santé et le service social scolaire. LEtat tout seul ny suffira pas. Lintérêt est que le département vienne très tôt en aide aux jeunes en difficulté, alors que le coût d'une telle intervention n'est pas encore trop élevé.
Soyons lucides : ceux qui sinquiètent de la « judiciarisation » devraient poser voir que ce mouvement correspond par leffacement dune politique sociale de proximité. Quon veuille bien comparer les courbes des accueils administratifs qui baisse et celle qui monte des « placements « sur décisions judiciaires. Ce que ladmniistraiton ne fait pas elle conduit la justice à le faire ! Le coût social nen est pas diminué ; bien au contraire.
Qui plus est, on attend trop de la justice. Il faut éviter que tout ne bascule dans le judiciaire. Pour reprendre lidée développée par un ami magistrat, Michel Marcus, secrétaire général du Forum français des Villes pour la sécurité, il faut gérer civilement les incivilités. Dailleurs à ce sujet : il est urgent de cerner ce que l'on entend par incivilité. Ce nest certainement pas une agression avec une arme ! Les insultes, crachats et autres incidents de rue ou descalier relèvent en revanche de ce chapitre.
Cest à léchelle territoriale, sous lautorité municipale que demain les problèmes les moins graves seront gérés. Le parquet est déjà submergé et ne pourra pas faire face à tout. Et puis, trop de justice tue la justice. Elle doit être résiduelle pour avoir un impact réel. Aujourdhui, à mon sens, on lui demande trop.
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La conclusion qui peut être tirée de ces constats et remarques est simple : on peut déjà améliorer techniquement nos réponses à la violence des jeunes, mais cela passera obligatoirement par deux axes :
Premièrement, donner des perspectives positives à ces jeunes et le plus tôt possible les encourager dans leurs efforts. Il faut quils croient dans la société, et quils aient confiance dans les adultes qui les environnent. A tous les niveaux, ceux qui nous préoccupent ont le sentiment dun " no future ". Ils sont ici à limage de nos contemporains. Où est la voix des jeunes sur lEurope en construction ? Finalement, moi je les trouve assez sages, ils auraient mille occasions de se révolter. Ils attendent simplement de partager un gâteau plus étriqué que par le passé. Il est banal de rappeler que le développement économique ici comme ailleurs réduira les lieux de pauvreté et de précarité source de révolte sociale.
Last but not the least, il faut rendre justice à ces enfants et à ces jeunes. Cela suppose dêtre sensible à la violence dont les jeunes sont les victimes. Encore faut-il les entendre et être capables déchanger avec eux... Cela suppose de prendre en compte les droits des enfants et en cela on est vraiment loin du compte. !
Nous relevions en entame que la violence nest pas artificielle ni inéluctable. La meilleure manière de protéger la société, cest déviter que ne se cristallisent ces injustices qui peuvent saccumuler sur certains enfants : la violence de leur vie au quotidien, des conditions matérielles de vie limites, etc. Mais lessentiel est bien dans le fait que ces jeunes nont pas eu des adultes de confiance qui les accompagnent et les protègent. Pour certains, il nest pas trop tard.
En dautres termes, dans la dernière période, nous avons su prendre des résolutions pour renforcer la digue appelée à contenir une certaine désillusion des jeunes en difficulté. Les travaux doivent maintenant être réellement entrepris pour cette consolidation, mais plus important encore il faut en amont éviter que de nouvelles vagues plus fortes que les précédentes ne viennent submerger cette barrière sociale. La baisse du chômage sur une longue durée ouvre des perspectives ; encore faut-il que les plus défavorisés en profitent. On ne peut pas avoir fait, de tous les bords de léchiquier politique, lanalyse dune fracture sociale pour deux ans plus tard avoir une panne de mémoire.
Pantin, le 5 décembre 1999
Jean Pierre Rosenczveig
Président du tribunal pour enfants de Bobigny
Président de Défense des Enfants International- France