Université dété - Police Nationale - Lille
juillet 1991
Pour lutter contre la violence a enfants, quel partenariat developper ?
intervention de Jean Pierre ROSENCZVEIG
magistrat, directeur de lIDEF [1]
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais saluer lheureuse initiative de la Direction régionale de la Police Nationale qui, avec cette Université dété sur la maltraitance à enfants, prolonge utilement le travail engagé ici même en 1990 sous un angle auquel nous appelions les uns et les autres. Non seulement il est démontré que la réflexion menée lan dernier nétait pas un fétu de paille, mais encore il nous est proposé dentrer dans le coeur dun débat qui nous implique quelque soit le lieu de notre engagement professionnel ou militant.
Pour vous permettre de décrypter mon intervention, je souhaite en quelques mots me présenter :
- magistrat, jai été durant sept ans et demi, juge des enfants à Versailles. Je pense donc avoir une certaine expérience professionnelle de l'enfance en danger;
- au cabinet de Mme DUFOIX alors Secrétaire dEtat chargé de la Famille, jai été associé à la loi du 6 juin 1984 sur les droits des usagers de lAide sociale à lenfance, mais surtout je me suis investi dans les circulaires de 1983 sur lenfance maltraitée dont on peut dire quelles ont contribuées à la remobilisation des différentes administrations dEtat dans ce domaine. Si elle nont plus le même impact administratif aujourdhui, elles restent au fond une base de référence notamment quant à la réflexion qui nous est proposée dans cette session car cette nécessité de mobiliser lensemble des partenaires compétents en était bien lidée-clé;
- directeur depuis 1984 de lInstitut de lEnfance et de la Famille, organisme public dinformation, jai suivi ce sujet à travers un dossier documentaire sur lenfance maltraitée [2], nos travaux sur les droits des enfants [3] ou encore une contribution à la Commission Barrot et au travail parlementaire sur le projet de loi sur la prévention de maltraitance à enfants. Par ailleurs lIDEF est présent au Conseil dadministration du G.I. P. qui gère le service national daccueil téléphonique (119) que chacun dentre vous connaît bien. Toujours au titre de lIDEF, je préside le regroupement des 101 Organisations non Gouvernementales et associations qui militent pour lapplication en France et par la France de la Convention des nations Unies sur les droits de lenfant.
- enfin, janime depuis quelques mois une mission de réflexion sur le secret professionnel et la déontologie du travail social.
Avant dentrer dans le vif du sujet, une remarque liminaire simpose : s'agissant dun sujet qui nous émeut qui que nous soyons, nous avons lobligation, pour garder notre lucidité, de bien remettre en perspective la maltraitance à enfants. Cela implique la prise en compte de trois notations essentielles que je me contenterai de pointer tellement chacun dentre elles appellerait de longs développements :
1° - La maltraitance à enfants est une réalité indéniable, pour autant, il nous faut la relativiser.
Loin de moi de vouloir nier lexistence des violences à enfants. Jappelle cependant votre attention sur la dramatisation outrancière à laquelle se livrent certains qui croient nécessaire den rajouter pour mieux mobiliser lopinion ou les décideurs. On a pu lire récemment quil y aurait désormais 100.000 voire 150.000 enfants maltraités. Déjà le chiffre de 50.000 avancé depuis 1985 par le Ministère des affaires sociales nécessitait des explications. Comme le rappelait Mme DORLHAC alors en charge de ce dossier, il ne sagit que dune approximation tirée dune étude menée au début de la décennie par lAFIREM. Il est nécessaire de rappeler quà ce jour nous ne disposons pas dinstrument statistique fiable permettant de mesurer lampleur du phénomène et surtout son évolution. Des travaux sont en cours sous légide de lIDEF pour permettre de disposer à bref délai dun instrument opérationnel afin notamment de répondre à lobligation triennale dun rapport au Parlement imposée désormais au gouvernement.
En létat, attention aux chiffres ! Si certains vous sont avancés, vérifiez en la source et la nature. Ainsi, cest rapidement et inconsidérément que certaine association a pu un jour déduire dune augmentation des chiffres de signalements dans tel département, une accroissement de la maltraitance à enfants : le département venait simplement daméliorer son dispositif de recueil ! Je ne crois pas quil y ait dans ce pays 50. 000 enfants maltraités physiquement. Ny en aurait-il que quelques milliers que notre mobilisation simposerait tout autant. Bien évidemment la dramatisation recherchée par certains nest pas innocente.
2° Implicitement nous serons amenés, comme toujours quand on aborde ce sujet, à parler des mauvais traitements dorigine familiale négligeant que certains sont institutionnels. Dans des établissements collectifs, y compris dans des structures ayant vocation à venir en aide à des enfants déjà en difficulté, il peut y avoir des violences physiques, sexuelles ou morales. On évalue à un quart de lensemble ces violences institutionnelles. Pourtant on en parle peu, sinon à loccasion de tel scandale. Il nous faudra dans cette session ne jamais loublier.
3° Enfin, je veux insister sur les difficultés à cerner le concept même de violence. Mes deux premières remarques consistaient à rappeler la difficulté à connaître la violence généralement perpétuée dans le secret de lintimité familiale ou institutionnelle, mais le fait même de violence peut être difficile à cristalliser car on est souvent dans lordre du subjectif et du culturel, même sagissant de violence physique. Une gifle nest pas un mauvais traitement en soi, au moins dans un pays comme le notre où elle nest pas illégale; cest sa répétition ou sa virulence et le contexte dans lequel elle est prodiguée qui peuvent être constitutifs de violence. Veut-on un autre exemple ? Je le tirerai de lexcision. Nul ne peut contester que cette pratique infligée à une fillette soit une violence physique, aux conséquences immédiates parfois dramatiques ? Interdite dordre public, comme atteinte à lintégrité physique, lexcision est pourtant, revendiquée comme le respect dune culture par ceux qui la pratiquent. Pour autant nous ne pouvons pas ne pas la condamner tout en sachant les limites dune répression pénale classique. On se contente donc le plus souvent à légard des parents - la question des différente pour lexciseur professionnel - dune sanction symbolique visant à rappeler linterdit sur le territoire national.
La violence à enfants, comme toute violence, est très subjective. Il savère, et la chose est récente, moins dun siècle, que notre société ne la tolère plus. Reste que certains comportements ne nous ont pas toujours choqués - je pense aux violences sexuelles dont le tabou est tombé depuis peu -, voire sont largement intégrés comme ces violences morales ou psychologiques imposées aux enfants au quotidien. La difficulté est redoublée pour les négligences. Que dire alors des frontières des violences psychologiques dont on ne peut pourtant nier limpact sur lenfant ?
Cette longue remarque liminaire faite, je me propose de vous développer dans un premier temps que le partenariat est une nécessité, tant pour prévenir et pour dépister que pour répondre à la maltraitance à enfants. Ce sera la première partie de mon intervention. Mais il suppose pour fonctionner efficacement que chacun des partenaires soit lui même responsable. Plus largement je marrêterai dans une deuxième partie de mon propos sur les conditions du partenariat.
1 - LE PARTENARIAT, UNE NECESSITE A TOUS LES STADES
Appeler à la mobilisation des capacités et de compétences diverses pour venir en aide aux enfants victimes - ou qui pourraient lêtre - de violences nest pas un exercice de style. Lexpérience nous a bien montré les limites de lintervention individuelle, certes indispensable, mais qui ne saurait à elle seule répondre au problème posé devant la complexité de la situation. De nombreux travaux de tous ordres - scientifiques ou administratifs- et pléthore de témoignages de tous genres le démontrent : la maltraitance à enfants, par nature, oblige à ces interventions pluriel (A); à tous les stades - prévention, dépistage, réponse - ce partenariat doit être mobilisé (B); reste encore à bien identifier quels sont les partenaires potentiels ( C).
A - La maltraitance à enfants, phénomène complexe et généralement secret exige une large mobilisation
a) La maltraitance à enfants est un phénomène à plusieurs dimensions.
Loin de moi de prétendre en quelques mots analyser méthodiquement la complexité de la violence à enfants. Je rappellerai simplement quon ne peut lexpliquer uniquement par des arguments de type socio-économiques : si cette dimension est importante, la violence à enfants est de tous les milieux. Il faut aussi prendre en compte sa dimension psychologique, voire psychiatrique et psycho-affective; il faut encore être particulièrement attentif à certains épisodes de la vie des individus qui prédisposent, on le sait aujourdhui, à des comportements de violences. Je vous renverrai ici à ce remarquable document quétait la circulaire de janvier 1981 qui, sous la signature de Jacques BARROT alors Ministre de la Santé, décrivait ces prédispositions comme le retour dun enfant placé dans sa famille, soit à la suite dune hospitalisation au lendemain de sa naissance, soit alors quil est plus âgé. On sait aussi quun enfant maltraité sera lui-même souvent - bien que rien ne soit mathématique - un parent maltraitant. Il va de soi que lenfant non désiré est plus exposé que dautres comme celui qui symbolise un moment particulièrement difficile de la vie de ses parents. Les situations de recomposition familiale doivent également faire lobjet dune sérieuse vigilance : la greffe avec le nouveau parent nest pas toujours aisée.
Bien évidemment il ne saurait être question de tirer des lignes de comportement obligé de ces observations, mais simplement de montrer la nécessité dune approche pluridimensionnelle pour analyser et comprendre une situation donnée.
b) La violence étant un fait généralement caché derrière une certaine intimité familiale ou institutionnelle, il sagit là encore de mobiliser un maximum de compétences pour la débusquer. Les membres de la famille ou de linstitution, ceux qui y pénètrent comme les médecins ou les enseignants, ceux qui environnent lenfant comme ses voisins ou ses amis, etc.. peuvent aider à mettre à jour et à faire finalement cesser ces comportements. Tous ceux là doivent être sensibilisés à repérer les situations difficiles vécues par les enfants, notamment les très jeunes enfants, et également préparer à informer ceux qui auront vocation à intervenir. En dautres termes lenfant maltraité est isolé et celui qui se rend compte de la violence lest souvent : il faut à chacun montrer les voies à suivre.
B - Ces premières remarques montrent bien combien le partenariat est indispensable à tous les stades.
a) On a commencé à le dire pour le repérage des cas de violences. Lexpérience prouve que dans toute affaire dramatique quelquun connaissait la situation, mais celui là na pas voulu ou na pas su comment intervenir, qui mobiliser et à quel moment. On voit ici la nécessité dune information générale sur la violence à enfants pour éveiller les esprits, dune information sur les dispositifs à mobiliser, mais encore sur les responsabilités qui pèsent sur chacun, professionnel ou simple citoyen quant à la non-assistance à personne en danger et à lobligation de dénoncer les violences à enfants. On en connaît les difficultés de mise en oeuvre quand souvent celui qui sait croit être capable de mettre fin tout seul aux mauvais traitement ou craint par son intervention de déclencher un processus encore plus dangereux pour lenfant, quand tout simplement il entend sauvegarder une relation de confiance nouée avec les parents. Et je ne parle pas des interrogations des professionnels sur les obligations qui pèsent sur eux du fait de la loi. Des affaires récentes et des procès retentissants comme celui dAuch ont été loccasion de rappeler les difficultés de coordonner les deux logiques d'intervention, sociale et judiciaire.
Depuis dix ans un gros effort a été entrepris pour réduire ce point noir des signalements à enfants en mettant en place des dispositifs de proximité performants et surtout bien connus de chacun pour quaucun enfant maltraité ne reste isolé. La loi du 10 juillet 1989 a entendu rappelé la responsabilité du président du Conseil général qui a le pouvoir et lobligation de mettre en place un tel dispositif fonctionnant 24 heures sur 24 et de le faire connaître. Vous laurez observé, se multiplient localement des affichages de numéros de téléphone qui sont lexpression visible de ces dispositifs.
b) Cest encore sur le président du Conseil général que pèse la responsabilité de mobiliser tous les moyens nécessaires pour développer une stratégie de prévention de la maltraitance
Jai déjà eu loccasion de dire combien certaines situations ou certains moments de la vie de lenfant ou de sa famille devaient faire lobjet dune étroite vigilance à travers les services de la PMI ou de laide sociale à lenfance et par une coordination les différentes interventions et politiques sociales. Là encore certaines catégories de population doivent faire lobjet dune grande vigilance et bénéficier dun soutien indispensable. Pour ne prendre que ce seul exemple une politique en direction des jeunes daccès à la contraception sinscrit dans une stratégie de prévention de la violences à enfants. On voit bien quelle implique aussi bien des services professionnels que le réseau associatif. De même le soutien et le conseil aux jeunes parents ou aux familles en crise nécessitera une large mobilisation voire un travail de fourmis.
c) Une fois identifiée une situation de violences à enfants un autre partenariat simpose sachant que différentes fonctions doivent être tenues qui ne sont pas antinomiques, mais exigent des interventions distinctes.
Il faudra bien évidemment se poser la question de lopportunité dune réaction répressive. Cest ici au Parquet dapprécier - et non aux travailleurs sociaux. Pour autant le Procureur devra veiller à ne pas mettre en péril laction en profondeur pour aider la famille à se restaurer pour faire en sorte que lenfant soit désormais respecté. Comme dans tout problème électrique, il ne suffit pas de retirer le plomb - en lespèce lenfant - mais de sattaquer au circuit lui-même. Ce rétablissement dun dialogue minimal qui ne soit pas fondé sur la violence peut prendre du temps. Parfois il napparaîtra pas possible dentreprendre ce travail sans que lenfant ne parte, pour une durée plus ou moins longue, de son domicile. A défaut daccord des parents dans le cadre dun soutien social négocié, la décision reviendra logiquement au juge des enfants et, en son absence, au Parquet Nul nignore ces difficultés pour coordonner au coup par coup les différentes interventions médicales y compris psychologiques et psychiatriques, sociales et judiciaires.
Par ailleurs, différents intervenants et différentes compétences devront être mobilisées pour entreprendre ce travail de fond nécessaire: il faudra parfois mobiliser des moyens matériels, souvent des compétences sociales ou psychiatriques. Certaines institutions professionnelles peuvent exceller; parfois dautres énergies, familiales ou associatives, seront indispensables.
C - Quels partenaires ?
Déjà, jai été amené à les passer partiellement en revue. Je me contenterai donc den dresser une liste plus rationnelle sachant quelle sera nécessairement générale. La plupart de ces institutions existent dans tous les départements, dans toutes les circonscriptions sociales. Mais vous nignorez pas que selon les besoins et lhistoire sociale dun département, tel équipement sera plus ou moins répandu, plus ou moins performant. Par ailleurs ces institutions vivent; elles ont des hauts et des bas, elles modifient leur projet éducatif. En dautres termes la cadre du dispositif local est variable dune région lautre et dun moment lautre même si certains services sont permanents et installés sur lensemble du territoire national.
Je rappellerai dabord que la puissance publique a mis en place un important tissu de services médico-sociaux, policiers et judiciaires. Je dis puissance publique car depuis les lois de décentralisation de 1983-1986 il nest plus possible de parler du seul Etat.
Certes lEtat conserve des compétences importantes : il fait la loi; en matière sociale il soccupe des statuts des personnels et de leur formation, il a en charge une animation du débat publique, il produit du matériel de référence, organise des temps de réflexion nationale, il suscite des expériences, il contribue au service national téléphonique, il gère le dispositif de police et de gendarmerie, il a compétence en matière judiciaire : le Procureur tient un rôle charnière tandis que le juge des enfants est le fer de lance de lintervention du Tribunal pour enfants. Il faudrait encore insister sur le rôle que des acteurs du de lunivers scolaire, enseignants et non enseignants pour le repérage des situations de maltraitance. Il faudrait encore parler du réseau hospitalier, des maternités aux urgences, qui tient une place importante dans ce dispositif public.
Mais, on la dit la responsabilité première en matière sociale est bien dorénavant celle du président du Conseil général. Tel était bien lenjeu de la loi du 10 juillet 1989 que de le rappeler avec solennité quand certains en doutaient. En vérité lintérêt majeur de cette loi est bien dabord dénoncer les formes que peut ou doit prendre cette responsabilité. Je vous reverrai ici aux termes mêmes de la loi.
Les partenaires privées sont également aussi importants. Je citerai en premier lieu pour la place centrale quils occupent les médecins de famille souvent à même de percevoir des situations et par le dialogue quils nouent avec les parents dy faire face. Le réseau associatif a traditionnellement un rôle essentiel à mener au service des enfants et des familles en difficulté. Les initiatives en tous genres, avec du bon et du moins bon, ont toujours éclos. Certaines se sont même institutionnalisées et tout logiquement professionnalisées sur un financement qui est généralement sur fonds publics. La gamme des services et établissements est ici très variée. Caritatif ou professionnel, ce réseau associatif doit sinscrire dans le cadre du dispositif départemental par le président du Conseil général; la loi ly invite et appelle à le mobiliser.
Pour ma part, je crois nécessaire daffirmer sagissant du réseau caritatif, cest-à-dire souvent de personnes appelées à senflammer pour tel ou telle cause humanitaire, quil ne saurait être question de ne pas être aussi exigeant à leur égard quà légard dautres. Il ne suffit pas de faire croire à certaines compétences; il faut que par-delà la force dinterpellation et dindignation irremplaçable, la prestation offerte aux enfants et à leurs parents soit réellement de qualité; subsidiairement doit-on exiger la clarté sur lutilisation des fonds recueillies pour la cause. Récemment les grandes associations caritatives ont fait un pas décisif en ce sens en souscrivant à une charte.
Je ne voudrais pas en terminer avec ce rapide inventaire des partenaires possibles sans mentionner le rôle que peut jouer la propre famille de lenfant: ses parents , mais les autres proches.
Enfin rappelons le rôle que peuvent et que doivent jouer les médias pour sensibiliser lopinion, mais encore pour informer sur les dispositifs existants et la manière de les mobiliser.
*
En dautres termes, nombreux sont ceux qui régulièrement ou plus épisodiquement, professionnellement ou bénévolement, intervenants ou cadres, de statut public ou privé, nationalement ou localement, exercent des responsabilités en faveur des enfants en danger ou prédisposés à lêtre. Nous navons pas un dispositif spécifique sur lenfance maltraités, mais désormais tous ceux qui jouent un rôle dans ce champ peuvent et doivent être régulièrement associés par le président du Conseil général et le Procureur de la République à lévaluation du dispositif local et à son adaptation en fonction des besoins locaux. Cette concertation pendra des formes variées. Bien évidemment, au cas par cas, selon les besoins, ce même partenariat devra entrer en jeu pour garantir la prise en charge
Cette pluralité de partenaires confinant parfois à lexcès, mal gérée, peut laisser prise à des guerres de territoires, sources de déperdition dénergie. Plus que jamais, il faut maintenant sattacher à définir les conditions dune réelle mobilisation de ce partenariat.
*
* *
II - LES CONDITIONS DUN PARTENARIAT PERFORMANT.
Je mettrai trois conditions en exergue, déjà plus ou moins esquissées :
a) un pilote dans lavion
b) des partenaires responsables et clair sur leurs missions
c) des règles du jeu général connues et reconnues de tous.
A - Un pilote dans lavion : le président du conseil général
Léchelon premier est bien nettement départemental. Je lai déjà suffisamment évoqué pour ne pas y revenir longuement, mais il est certain que nul ne peut aujourdhui ignorer les responsabilités qui pèsent sur le président du Conseil général pour mettre en place un dispositif performant et mobiliser tous les moyens locaux nécessaires pour prévenir, recueillir les signalements et les traiter. Il est une plaque tournante qui doit permettre de garantir dans chaque cas une analyse exhaustive, un projet suivi et une cohérence dans lintervention. Parfois, il va de soi quune autre étape devra être franchie par lintervention du Tribunal pour enfants sans pour autant que les compétences sociales soient anéanties.
Compte tenu de la matière et de son impact médiatique, les présidents de Conseils généraux ne sy sont pas trompés qui ont généralement veillé à adapter leurs moyens. Ils ont organisé des réunions locales de lensemble des partenaires potentiels pour prendre le pouls, vérifier les besoins, tout simplement amener chacun à se présenter et à connaître physiquement ses interlocuteurs. Ils ont désigné des responsables dans leurs environnement proche; les circuits de recueils de signalements ont été vérifié ou modifiés; des permanences 24 heures sur 24 installées. Des plaquettes dinformation ont été publiées, destinées aux professionnels qui complètent les dossiers techniques du Ministère ou s'adressent à un plus large public. Certains se sont déjà inscrits dans la durée : tel département a mis en place un Observatoire sur lenfance maltraitée pour mesurer lévolution quantitative et qualitative du phénomène, dautres organisent régulièrement des manifestations de réflexion sinon de formation continue sur le phénomène pour mettre à jour les connaissances des acteurs ou comparer avec lautres les modes dintervention ou dorganisation.
En dautres termes, par-delà ses responsabilités formelles, le président du Conseil général, avec laide de son cabinet et de ses services de lAide sociale à lenfance ou de PMI , a un rôle danimation évident et il le tient le plus souvent. Ce département du nord est ici bien placé pour le savoir puisque son président M. DEROSIER préside également aux destinées du téléphone vert national mis en place par lEtat, les collectivités locales et les associations.
Il va de soi que selon la sensibilité locale, le moment, les hommes, chaque département vivra dans lavenir des évolutions variables.
B- Le partenariat suppose encore et surtout que chacun soit à laise dans ses baskets et au clair dans les fonctions qui lui revient de tenir.
Nous sommes bien dans un domaine où le grand coeur ne suffit pas. On peut provoquer autant de casse que lon prétend en résoudre si on nintègre pas lidée que lenfant sinscrit dans un système et que soi même on sinscrit dans un dispositif dintervention complexe.
Le partenariat ne saurait être une prothèse à linsuffisance personnelle ou au malaise dun équipe ou dun service. De la même manière que dans un service un travail déquipe nest possible que si chacun tient son propre rôle et ne se décharge pas sur les autres !
Cela suppose des intervenants, professionnels ou bénévoles, sérieusement formés, ayant une connaissance du phénomène sur lequel ils interviennent, mais jajouterai - et cela découle des explications précédentes -, ayant une bonne culture du dispositif local dans lequel leur action va devoir nécessairement sinscrire. Cette culture des institutions est même à mes yeux primordiale pour rester dans lesprit de notre réflexion.
Cela suppose encore didentifier nettement qui fait quoi dans chaque institution et entre institutions travaillant sur le même terrain ou en direction des mêmes populations.
Je noublierai pas de mentionner que les proches de lenfant et spécialement ses voisins ne peuvent rester indifférents. Ils ont même un devoir dingérence pour protéger un enfant en grande difficulté, soit en intervenant personnellement, soit en alertant les autorités
C- Enfin, troisième condition, il faut définir des règles communes de fonctionnement et surtout être au clair sur les règles du jeu qui sappliquent à chacun et à tous.
Là encore limprovisation ne peut être de mise. La loi définit clairement les compétences des uns et des autres, des policiers comme des travailleurs sociaux, des juges comme des psychiatres, des professionnels comme de tout un chacun. Cest de lignorance de ces règles du jeu que résultent insensiblement des dérapages qui peuvent parfois déboucher sur des réveils brutaux : dramatiques quand certains enfants en sont finalement les victimes, durs à vivre quand les rappels à la loi tombent comme récemment dans certains poursuites pénales engagées contre des travailleurs sociaux, voire certains responsables de services qui avaient négligés dalerter lautorité administrative ou judiciaire. Comme je lai déjà indiqué les travailleurs sociaux nont pas à décider de lopportunité dengager des poursuites pénales contre les auteurs de mauvais traitements à enfants. Cette responsabilité incombe aux magistrats quitte à ce que les travailleurs sociaux les alertent sur la nécessité de veiller à garantir le développement de laction sociale engagée en faveur de lenfant et de ses parents. Quand le dialogue existe réellement entre ces partenaires, chacun assume ses propres responsabilités en harmonie avec lautre et même si dans telle affaire il peut y avoir divergence dappréciation, chacun admet que lautre exerce ses propres responsabilités. Quand ce dialogue nexiste pas, pour des raisons liées aux personnes ou plus profondément à des rapports institutionnels difficiles, cest laffaire qui éclate!
Cest bien évidement autour du secret professionnel, de lobligation dinformer et de la non-assistance à personne en danger que se cristallisent aujourdhui les problèmes. Les règles du jeu sont relativement cohérentes, mais mal connues. Il est certainement du rôle de la puissance publique et spécialement de lEtat dentreprendre un travail de clarification et dinformation pour éviter que les intervenants ne soient livrés à eux-mêmes et déroutés par certaines comportements. Cest le travail auquel nous nous attachons autour de la mission qui ma été confiée par le Ministre des Affaires Sociales.
A un autre niveau, lEtat, les collectivités locales, les associations doivent régulièrement au plan national comme local veiller à faire le point, à séclairer sur leurs difficultés de fonctionnement, à prendre la mesure de lévolution des phénomènes sociaux, sinformer réciproquement.
*
Pour conclure (provisoirement ), jappellerai lattention sur deux écueils quil faut éviter :
- le premier est bien celui du mythe de la répression et la réponse simpliste. Sil suffisait de placer les enfants maltraités ou négligés et dincarcérer les parents maltraitants pour éradiquer la maltraitance à enfants, cela se saurait su de longue date. cette stratégie développées il y a quelques décennies à montré ses limites. Cest bien ailleurs quil faut chercher ce qui ne signifie, je le rappelle quil faille systématiquement se priver du rappel à la loi et de la sanction.
- deuxième danger : le mythe de la coordination pour masquer labsence de prise de responsabilité individuelle ou institutionnelle. Par ailleurs noublions pas que dans ce pays les hymnes à la coordination sont généralement entonnés par ceux qui veulent asseoir leur pouvoir.
Aujourdhui la complexification des dispositifs de protection de l'enfance sinon de la connaissance que nous avons du phénomène lui-même exige a nécessité de se connaître et de se reconnaître. Les intervenants, à tous les niveaux sont nombreux, de sensibilité, de formation, de logiques différentes. Il ne suffit pas pour protéger efficacement les enfants en situation fragiles de mettre au point un beau circuit de circulation dinformations. Il faut encore apprendre aux gens à collaborer réellement entre eux, à mobiliser les énergies familiales, voire les capacités de l'enfant lui-même dalerter sur son sort. Et puis, il est encore nécessaire de placer laction de chacun sous une certaine déontologie et une éthique attachées aux missions exercées. Ainsi tout ne peut pas être dit des informations recueillies sur une ou dans une famille.
Ce travail auquel sont désormais appelés lensemble des intervenants est exigeant - bien plus exigeant que de faire une loi ou une circulaire - et il doit en permanence être renouvelé compte tenu de la rotation des personnes ou de la transformation des institutions.
Reste quil y a quelque années on pouvait à juste titre dénoncer le cloisonnement existant entre les professionnels et les bénévoles, entre les différentes institutions. Il ne saurait être question daffirmer aujourdhui que tout va pour le mieux et que linformation circule toujours et que les relais sont bien pris en temps utiles par les personnes ou les institutions idoines. Constatons simplement que de sérieux efforts ont été engagés de tous côtés pour se rapprocher.
Il faut maintenant s'inscrire dans le durée, éviter le découragement lié aux difficultés de travailler avec telle ou telle personne, dépasser la remise en cause dhabitude de travail du fait de changement de partenaire. Telles sont les contraintes de la nouvelle donne qui se joue. On ne peut pas les sous-estimer.
Ce partenariat comme jai tenté de vous le démontrer est une nécessité. Il est déjà souvent une réalité tangible. Il a permis d'améliorer notre dispositif, mais il est vrai quon voit et que lon verra plus facilement les manques de coordination que les articulations bien huilées. Doù la nécessité de sexpliquer, entre spécialistes, mais aussi vis-à-vis de la population.
Noublions pas enfin que laction à développer sur le terrain des violences à enfants sinscrit comme un sous-ensemble de laction sociale. Nombre de modes de fonctionnement qui y sont ou y seront développées seront aisément transposables dans dautres terrains dintervention en faveur des populations les plus fragiles.
Je vous remercie de votre attention. Le débat que nous allons avoir me permettra éventuellement de compléter ces quelques développements en fonction de vos zones dintérêt.
[1] Membre du Haut conseil de la Population et de la Famille et du Conseil dadministration du Service national daccueil téléphonique
auteur de "Enfants victimes, enfants délinquants", Balland, 1989
[2] "La maltraitance à enfants", réédition publiée chez Syros
[3] "les droits des enfants en France : état dun débat et perspectives", J.P. Rosenczveig, IDEF, 1991