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Insécurité "Le Figaro"
dévoile le contenu d'un pré-rapport confidentiel de la Cour des
comptes sur le traitement des jeunes délinquants
21 mars 2002
Attention à ne pas prendre au pied de la lettre ce qui est avancé
dans ces articles concernant la PJJ (par exemple, il est évident que
ces établissements ne reçoivent pas des enfants de coeur et
qu'on ne peut pas y attendre la meme discipline qu'ailleurs!). Les constats
fait par la Cour des Comptes sont justes pour nombre d'entre eux et sévères,
démesurément sévères. La PJJ se fait ici renvoyer
l'image qu'elle véhicule depuis des lustres, mais il serait excessif
de lui faire supporter le poids de l'insécurité en France. Reste
qu'est indirectement posée la question de son devenir devant ses difficultés
chroniques de gestion et de gouvernance. J.P. R.
I - Mineurs délinquants : l'Etat en accusation
Guillaume Perrault
[21 mars 2002]
Alors que la campagne électorale est dominée par le thème
de l'insécurité, le document est appelé à faire
grand bruit. Le Figaro a réussi à prendre connaissance d'un
pré-rapport confidentiel de la Cour des comptes qui dresse un bilan
très sévère du fonctionnement de la Protection judiciaire
de la jeunesse (PJJ), administration placée sous l'autorité
du ministre de la Justice et chargée d'encadrer les mineurs délinquants.
Le cabinet du garde des Sceaux n'a pas répondu aux observations de
la Cour des comptes, empêchant les magistrats de la rue Cambon de "
boucler " leur travail. Une attitude qui s'apparente à une manoeuvre
dilatoire de la part du gouvernement Jospin, inquiet de voir exposer les manquements
d'une institution judiciaire au coeur de la lutte contre la délinquance
des mineurs.
La PJJ a été créée pour appliquer l'ordonnance
du 2 février 1945, qui institue un droit pénal spécifique
pour les mineurs. Ses travailleurs sociaux mettent en oeuvre les mesures éducatives
décidées par le juge des enfants.
Or, la Cour des comptes dresse l'" état de sinistre " de
cette administration. Premier grief : la PJJ ignore combien de jeunes elle
accueille dans ses foyers, en " l'absence de mesure fiable de l'occupation
des locaux. Dans la quasi-totalité des sites visités, le nombre
de jeunes présents était inférieur au nombre de jeunes
inscrits, parfois dans des proportions élevées, notamment pour
cause d'absentéisme et de fugues, s'alarment les magistrats. En moyenne,
seuls les deux tiers des places disponibles sont pourvues. Dans certaines
régions, les établissements fonctionnent à peine à
50 % de leurs capacités ", déjà très modestes.
Ainsi, en 1999, dans un centre situé dans le IIIe arrondissement de
Paris, " les jeunes accueillis ne dépassaient pas en moyenne six
personnes pour un local de 1 500 m2 de surface utile sur sept niveaux ".
Autres sujets d'alarme, la difficulté des éducateurs à
faire face à la violence, les limites de l'encadrement dans les "
centres fermés " et les libertés prises par certains travailleurs
sociaux avec le droit de la fonction publique (voir ci-dessous).
Les magistrats de la rue Cambon soulignent enfin : " L'organisation actuelle
de la direction de la PJJ a fait l'objet de nombreuses observations (...)
qui n'ont débouché à ce jour sur aucune décision.
La direction de la PJJ, si elle a formulé un diagnostic pertinent,
n'a pas adopté de plan volontariste destiné à rationaliser
ses implantations et ses activités. "
D'où l'embarras du candidat socialiste : comment être crédible
en matière de lutte contre la délinquance des mineurs sans toucher
au statu quo au sein de la PJJ ? Lionel Jospin doit en effet compter avec
le SNPES, syndicat d'éducateurs d'obédience trotskiste. Ce mouvement
constituerait au sein de la PJJ un véritable État dans l'État,
revendiquant un droit de regard sur les nominations des cadres et les orientations
prises par le garde des Sceaux. Lorsque Jacques Toubon décida la création
des Unités à encadrement éducatif renforcé (UEER),
le SNPES n'hésita pas à séquestrer le directeur d'administration
centrale de l'époque pour obtenir le retrait du projet. Interrogé
le 17 avril 2001 sur l'ordonnance de 1945, Lionel Jospin avait d'ailleurs
reconnu à demi-mot l'influence de ce syndicat parfois violent : "
Il n'y a pas de consensus dans la majorité plurielle ni au ministère
de la Justice pour accomplir pareille réforme. "
C'est une des raisons pour lesquelles, en 1998, alors que Jean-Pierre Chevènement
demandait la création de structures réellement fermées
pour accueillir les délinquants multirécidivistes, le premier
ministre avait arbitré en faveur du garde des Sceaux Élisabeth
Guigou, qui relayait l'hostilité de la PJJ à l'égard
de ce " durcissement ". Depuis, l'essor de la délinquance
- et l'approche des élections - ont amené une timide évolution
de Lionel Jospin. Mais une différence sensible semble demeurer entre
la plate-forme du premier ministre et le programme du président. Jacques
Chirac préconise en effet de bouleverser la philosophie des centres
destinés aux mineurs les plus durs. Il entend créer des "
centres préventifs fermés " pour les délinquants
multirécidivistes en attente de jugement et des " centres éducatifs
fermés " destinés aux mineurs délinquants condamnés
pour des actes de violence graves. Et confier dans les deux cas les fonctions
de surveillance à des fonctionnaires qui ne relèveraient pas
de la PJJ. Après s'y être refusé pendant des années,
Lionel Jospin affirme depuis peu vouloir " développer l'accueil
des mineurs dans des structures fermées ". Resterait à
faire accepter la mesure à ses alliés verts et communistes,
et à l'imposer à la PJJ.
2 - Cinquante mille jeunes confiés à
la PJJ
La Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), service dépendant du
ministère de la justice, se voit confier des jeunes par des magistrats,
soit au titre de l'enfance délinquante (ordonnance de 1945), soit au
titre de l'assistance éducative, soit parfois à celui d'une
aide de protection à jeune majeur. Près de 50 000 jeunes de
13 à 21 ans sont actuellement, sous mandat judiciaire, confiés
à la PJJ. Pour les accueillir, ce service comprend trois types de structures
:
" Les structures d'hébergement : foyers, centres de placement
immédiat (CPI) et centres d'éducation renforcée (CER).
Les foyers et internats accueillent les mineurs sur une durée de trois
mois à deux ans et sont chargés de les rescolariser ou de les
faire accéder à une formation professionnelle. Ils doivent conduire
le suivi de l'éducation des jeunes en lien étroit avec leur
famille. Il existe 87 foyers pour le secteur public de la PJJ et 672 foyers
ou internats gérés par le secteur associatif habilité.
Les CPI, au nombre de 33 en 2001, sont chargés de l'accueil dans l'urgence
et d'un encadrement strict des mineurs en difficulté. Cette prise en
charge est pour certains une alternative à la prison, pour d'autres
une étape postérieure à l'incarcération. Les CER
sont de petites unités, cinq à six jeunes au plus, destinées
à des mineurs multirécidivistes ou en grande marginalisation,
qui y effectuent un séjour de rupture de quelques mois et ont un programme
d'activités intensif mis en oeuvre par une équipe de six à
huit éducateurs. En 2001, on recensait 44 CER.
" Les structures participant au suivi en milieu ouvert comprennent notamment
l'assistance éducative, le contrôle judiciaire, la liberté
surveillée, le sursis avec mise à l'épreuve et les travaux
d'intérêt général.
" Les structures d'insertion : les centres d'action éducative
et d'insertion (CAEI) accueillent les jeunes dans la journée et s'appuient
sur l'enseignement de certains métiers pour aider à leur ressocialisation.
Cet enseignement est organisé autour d'ateliers tels que la métallurgie,
la mécanique automobile, la coiffure, la bureautique ou la pâtisserie,
ateliers animés par des éducateurs et des techniciens.
La PJJ repose à la fois sur le secteur public et sur le secteur associatif.
Le secteur public emploie 6 250 fonctionnaires répartis dans 261 foyers
et centres d'action éducative (CAE), 134 services éducatifs
auprès du tribunal (SEAT). Le secteur associatif se compose de 439
associations, qui gèrent 1 012 établissements et services, avec
25 000 salariés. Ces associations travaillent aussi pour le compte
des départements au titre de l'Aide sociale à l'enfance. Les
services de la PJJ sont organisés en diverses administrations : une
administration centrale auprès du ministère de la Justice, 15
directions régionales et 100 directions départementales. La
formation des éducateurs de la PJJ est assurée par le Centre
national de formation et d'études et par 11 centres régionaux
de formation
3 - Effectifs imprécis, emplois fictifs et
gabegie budgétaire
Les magistrats de la rue Cambon s'inquiètent de la balkanisation des
personnels et recensent " 21 corps différents pour environ 7 000
fonctionnaires ". En outre, " de nombreuses anomalies persistent
dans la gestion des personnels : la direction de la protection judiciaire
de la jeunesse (PJJ) n'est pas en mesure de localiser précisément
ses fonctionnaires ", relève le rapport. Une situation d'autant
plus fâcheuse que " cette administration connaît de nombreuses
mises à disposition officieuses de personnels, qui sont mal connues
des différents échelons hiérarchiques ".
" Certains travaillent dans des associations autonomes, s'inquiètent
les rapporteurs. Des cas de rémunération sans service ont également
été relevés : un directeur, affecté à la
Chancellerie, a été payé pendant deux ans sans qu'aucune
trace de ses activités soit disponible. Certaines personnes désignées
comme chargées de mission ont été rémunérées
pendant de longues périodes sans remplir leurs obligations professionnelles.
Un éducateur de Seine-Saint-Denis sans affectation ni mission particulière
a bénéficié du maintien intégral de sa rémunération.
"
Par ailleurs, " diverses associations occupent sans titre une partie
des locaux, ce qui génère un coût pour le budget public,
alors que certaines de ces associations ne contribuent pas, ou marginalement,
à la politique de la PJJ ", s'alarment les rapporteurs.
En outre, " le temps de travail des personnels - qui disposent de 53
jours de congé par an - et les statistiques d'absentéisme ne
font pas l'objet de remontées régulières d'information.
(...) " Autre sujet d'inquiétude : les efforts budgétaires
consentis sont aussitôt absorbés. " Alors que les moyens
budgétaires se sont accrus depuis 1996, cet accroissement a été
notamment absorbé par les frais de mission des personnels, qui ont
augmenté de 35 % en quatre ans ", indiquent les juges de la rue
Cambon.
Les magistrats ont enfin relevé des " remboursements de frais
de déplacement présumés fictifs. Au foyer de Montreuil
(Seine-Saint-Denis), les personnels se répartissaient la masse de crédits
figurant au centre et établissaient ensuite des états de frais
correspondant à la part qui leur était attribuée, sans
tenir aucun compte de la réalité de leurs déplacements
".
Faut-il y voir un lien avec le fait que " les directeurs départementaux
et régionaux n'ont aucun pouvoir en matière disciplinaire "
?
4 - Délinquants : une réforme oubliée
Ivan Rioufol
Les jeunes délinquants imposent leur volonté à la justice
elle-même. C'est ce qui ressort d'un rapport confidentiel de la Cour
des comptes, que publie Le Figaro. L'enquête porte sur la gestion de
la Protection judiciaire de la jeunesse : une structure dépendant du
ministère de la Justice, ayant en charge l'ensemble des foyers et des
centres destinés aux mineurs. Ils s'y comportent en maîtres des
lieux.
L'administration judiciaire ne sait pas combien elle héberge de jeunes.
Ils ne sont pas comptabilisés, et vont et viennent à leur guise.
Dans les lieux étudiés, les présents étaient inférieurs
au nombre annoncé. Dans tel établissement parisien, seuls six
délinquants étaient hébergés en 1999 sur 1 500
m2 et sept niveaux. Ils n'étaient que quatre le jour de la visite.
Fugues et absentéisme sont le lot commun.
C'est une incurie de l'État que décrivent les magistrats de
la Cour des comptes. Alors que la violence des mineurs est en hausse constante,
ils constatent pour leur part que les centres sont sous-utilisés. Il
apparaît également que les éducateurs n'assument généralement
pas leurs tâches. Ils renoncent à affirmer toute autorité
face à des enfants violents, ayant pris la mesure de leur impunité
légale.
Les limites de l'ordonnance de 1945 sur la délinquance juvénile
s'imposent, à la lecture du rapport. Cette ordonnance, qui privilégie
la prévention plutôt que la répression, a conduit la justice
des mineurs à considérer les fauteurs de troubles comme étant
nécessairement des victimes méritant protection. Le " tout-éducatif
" a abouti à d'incompréhensibles démissions de la
part d'une administration semblant en complicité avec les voyous.
Aujourd'hui, les deux principaux candidats à la présidentielle
sont d'accord pour réformer l'ordonnance et créer des structures
fermées pour les multirécidivistes. La gauche, qui a choisi
ici de calquer la droite, se dit prête à renier son angélisme
et à sanctionner les plus durs. Il est vrai que l'opinion publique
est suffoquée par l'audace de ces commandos de " jeunes "
qui tuent et qui pillent quasi impunément.
Mais la question est de savoir si l'administration judiciaire veut se mobiliser
pour la défense des victimes. L'idéologie de l'excuse et de
l'assistanat reste partagée par la majorité du personnel de
la Protection judiciaire de la jeunesse. Cette structure refuse depuis plus
de trente ans toute adhésion à une vision répressive.
La PJJ est devenue une aubaine pour les délinquants.
En réalité, aucune révision de la politique pénale
des mineurs n'aboutira sans une réforme préalable de la Protection
judiciaire elle-même. Rien n'indique en effet qu'elle accepte de renier
ses conceptions accommodantes de la punition. Alors que les électeurs
se disent préoccupés par la non-exécution des peines
prononcées, la PJJ offre aujourd'hui l'exemple parfait de ce qu'est
le laxisme judiciaire. Indéfendable.
5 - Des foyers en proie à la violence
Le rapport part d'un constat : " Les foyers comptent un public en grande
majorité masculin. Les centres sont marqués par des rapports
de force permanents, qui se traduisent parfois par des affrontements physiques.
" Or, " les travailleurs sociaux éprouvent des difficultés
à faire face à la violence des jeunes ".
En effet, " les personnels les plus jeunes et les moins expérimentés
sont fréquemment affectés dans les foyers les plus difficiles
". De plus, " la forte féminisation des équipes éducatives
- notamment en Ile-de-France où on compte 70 % de femmes parmi les
personnels éducatifs - crée parfois des difficultés ".
Autre élément d'explication : " L'adhésion des personnels
au dispositif demeure incertaine : les Centres éducatifs renforcés
ne fonctionnent actuellement qu'avec des personnels volontaires. Il est regrettable
que la protection judiciaire de la jeunesse n'ait pas pu davantage mêler
des personnels d'âge, de profil et d'expérience différents
dans les Centres éducatifs renforcés et les Centres de placement
immédiat. "
Cette situation s'explique notamment par l'hostilité du SNPES-PJJ,
syndicat d'éducateurs d'obédience trotskiste, qui a été
jusqu'à menacer de représailles les travailleurs sociaux qui
se porteraient volontaires.
Conséquence : " Les foyers connaissent périodiquement des
crises aiguës, conduisant parfois à des fermetures en urgence
: le foyer de Salomon de Caus a été fermé après
que des jeunes eurent provoqué un incendie ; celui de Bures-sur-Yvette
(Essonne) à la suite de violences réitérées et
d'une explosion de l'équipe éducative (sic) ; celui de Suresnes
(Hauts-de-Seine) après une attaque de jeunes de l'extérieur
à coup de pics à glace. "
A la recherche de solutions pour " sauver " les foyers menacés
par des mineurs trop violents, les éducateurs se déchargent
" de la prise en charge de certains mineurs par le recours temporaire
à d'autres formules : studio individualisé, voire paiement d'une
chambre d'hôtel.
Autre pis aller : " Les foyers d'action éducative se limitent
fréquemment à une simple prestation d'hébergement. Les
foyers de la protection judiciaire de la jeunesse deviennent souvent un simple
lieu de couchage, où s'exprime parfois une violence contenue dans la
journée. "
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