| Tout en condamnant fermement les agressions sexuelles
dont s'est rendu coupable François Supéri, vous avez affirmé,
lors de son procès, que " Cheval pour Tous " avait été
bénéfique pour de nombreux jeunes. Un adulte qui n'arrive pas à
distinguer entre l'attitude éducative et ses comportements tant d'alcoolisation
que sexuels face à des adolescents qu'il a en charge, peut-il être
considéré comme un professionnel aux méthodes novatrices
le jour et un abuseur la nuit ?
Jean-Pierre Rosenczveig : Beaucoup de magistrats et d'éducateurs de
la PJJ ou du secteur associatif pensent que " Cheval pour tous ",
même si cette structure a été fondamentalement animée
et influencée par François Supéri, ne se résumait
pas à François Supéri. Le projet pouvait supporter la
critique, être totalement inadapté pour certains jeunes, mais
bénéfique au final pour nombre. L'histoire de l'action sociale
démontre que paradoxalement souvent des gens entiers, à forte
personnalité, excessifs dans leurs forces et leurs faiblesses pouvaient
être structurants pour des jeunes en grande difficulté. Le travailleur
social parfaitement lisse, " petit fonctionnaire " avec sa belle
formation universitaire, sa petite voiture, son petit tiercé, etc..
n'ira jamais réellement au secours de celui qui est en grande souffrance.
Cela ne devait pas conduire à refuser des décennies d'expérience
sociale. F. Supéri a reconnu lors de son procès, qu'en faisant
appel à des gens comme moi, il cherchait à introduire une nécessaire
professionnalité dans son lieu de vie.
Nous avions le projet de mieux gérer la structure en lui faisant accorder
un statut, d'y introduire des professionnels, une méthodologie, etc.
sans pour autant perdre l'originalité de ce la démarche apportait
: un rapport aux jeunes basés sur la loi et l'autorité, une
relation entre les adultes et les jeunes où les uns protègent
les autres, un rythme de vie retrouvé, une pédagogie du respect
de soi pour respecter les autres. Dans les années 60 ; 70 et 80Il suffisait
d'accompagner la crise d'adolescence les jeunes " difficiles " en
leur proposant un lieu d'accueil avec des correctes conditions d'hébergement
et de formation. De bons éducateurs " techniques "pouvaient
accompagner cette démarche. Trop de jeunes des années 90 étaient
autrement déglingués : déstructurés, agressés
violentés par la vie, agresseurs et agressés en même temps,
ne croyant plus en rien, ni en eux-mêmes ou dans les adultes. En rébellion
contre tout, possédant rarement les fondamentaux (lecture, écriture,
calcul) il était hors de question d'imaginer les mettre dans un dispositif
de formation classique. Il fallait inventer quelque chose d'autre. Déjà
tout bonnement accepter de les accueillir et de vivre avec eux pour leur offrir
des cadres auxquels se raccrocher. Et déjà de s'opposer à
eux quand d'entrée de jeu ils cherchaient à tester les adultes
pour voir s'ils étaient de la même veine que ceux qu'ils avaient
déjà connus. Osons nous souvenir qui peu de structures publiques
ou privées les acceptaient tels qu'ils étaient !
Les jeunes qui on fait l'objet de sollicitation sexuelle de la part de F.
Supéri sont d'abord ceux de la toute première période
historique au cours de laquelle il y avait entre les uns et les autres une
sorte de symbiose facilitée par la paille de la ferme du Climont. Il
a existé une sorte de " pacte à la vie - à la mort
" entre F. Supéri adulte, mais n'ayant pas achevé son parcours
d'enfant violenté et ces premiers jeunes dans lesquels il se retrouvait.
On sait aujourd'hui que l'histoire de F. Supéri est celle d'un gamin
abandonné, puis maltraité par et violé dans les institutions
sociales classiques - rappelons-le -, ayant subi 13 structures d'accueil,
qui a appris à 40 ans que sa mère qu'il croyait morte était
vivante hospitalisée en psychiatrie lourde à moins de 20 kilomètres
de son domicile. Les relations affectives, puis sexuelles établies
par F. Supéri avec certains de ses jeunes étaient condamnables
pénalement; elles n'ont pas été vécu comme une
relation interdite, mais comme des relations d'amour poursuivie avec des jeunes
devenus jeunes majeurs. Elles n'en demeurent pas inadmissibles du fait du
rapport d'autorité. Il a fini par le comprendre. Quitte à choquer,
F. Supéri est devenu un travailleur social sur le tard quand il a réalisé,
y compris dans son éthique, qu'un gamin en grande difficulté
ne pouvait qu'être profondément traumatisé par ces relations.
Il a alors avoué. Cette partie là de la vie de F. Supéri
était ignorée de tous, y compris de ses proches. Les déséquilibres
de l'homme F. Supéri ont pu par certains côtés aider d'autres
enfants à se structurer. Des jeunes passés par " Cheval
pour Tous " ont dit à quel point la vie y était dure et
sévère, mais que c'est ce qu'il leur fallait, ce qui les a sauvé.
Cela ne justifie pas pour autant ce que certains ont vécu.
Va-t-il falloir dorénavant se méfier de toutes les actions expérimentales
dirigées par des personnalités charismatiques ? Quel cadre minimum
devrait exiger les magistrats avant de placer des jeunes en grande difficulté,
pour essayer de se prémunir contre des structures pouvant s'avérer
au final plus destructrices que réparatrices ?
Jean-Pierre Rosenczveig : Si on a besoin de gens ayant du charisme, on ne doit
pas leur donner un chèque en blanc. Il faut garder un regard vigilant
sur les motivations et les pratiques. Mais les contrôles les plus sophistiqués
ne permettront jamais d'apporter une garantie à 100%. On peut bien
sûr procéder à une enquête de moralité, vérifier
le casier judiciaire. Combien d'enseignants, de travailleurs sociaux, de prêtres
ainsi contrôlés se sont révélés ensuite
être pédophiles ou pervers! Dans les années 93-94, intéressée
par la démarche, la PJJ nationale délégua bien un fonctionnaire
pour suivre la structure. Il en rédigea même le projet pédagogique.
Le préfet exigea un certain nombre de travaux d'ailleurs menés
à bien. On aurait du à l'époque accorder à "
Cheval pour Tous " le statut d'institution nationale expérimentale
qui aurait eu le mérite de poser un certain nombre d'exigences tout
en préservant la souplesse nécessaire. Au lieu de cela on a
laissé l'institution s'auto-réguler. Ce cadre protecteur et
libératoire demandé par les lieux de vie vient d'être
consacré par la loi de janvier 2002 sur la réforme des institutions
sociales et médico-sociales. La demande sociale évolue régulièrement,
de nouvelles réponses doivent s'imaginer. Au XIXème, siècle
l'enjeu était de prendre en charge les enfants abandonnés; au
XX ème siècle il était d'éviter que des enfants
ne soient abandonnés : on a expérimenté le " milieu
ouvert " appui à la famille. Si au début de ce XXI°
siècle, nombre de réponses classiques restent performantes les
situations de gamins déstructurés appellent à des structures
- familles d'accueil ou institutions - à petite échelle d'une
autre nature.
Je dirai au passage que le secteur associatif n'a pas le monopole de la capacité
d'innovation. Il est même souvent en difficulté pour prendre
les risques financiers de l'expérimentation. Les structures publiques
indépendantes d'un prix de journée jouissent d'une plus grande
marge de manuvre. En revanche, ces dernières peuvent difficilement
pérenniser leur démarche. Encore faut-il que l'administration
de tutelle remplisse son office : soutenir et contrôler l'innovation
!
La préoccupation sécuritaire occupe une grande place dans le
débat politique des présidentielles et des législatives
: on parle de la réforme de l'ordonnance de 1945 ou de la création
de centres fermés ... Quelles mesures préconisez-vous pour répondre
à l'insécurité et au sentiment d'insécurité
?
Toutes les préconisations avancées répondent à
des préoccupationd d'ordre public certes légitimes à
court terme, mais partielles. Elles visent la prévention la récidive
de la délinquance; aucune ne vise la prévention à la
délinquance. Le consensus entre les conservateurs et les socio-démocrates
sur un certain nombre d'objectifs ne prouvent pas que les solutions avancées
soient bonnes. En quoi un ou deux CPI ou CER à 2300F par jour et par
jeune de plus à Belfort répondra-t-il au fait que 40 jeunes
paralysent un centre commercial? Eliminer les 10 ou 15 jeunes qui posent problème
par quartiers néglige qu'il faut s'attaquer au terreau qui les a fait
lever. Un jour prochain on proposera d'entourer carrément tout le quartier
d'un haut mur. On n'est pas loin de ces ghettos. Cela ne signifie pas qu'il
faille renoncer à l'égard de certains jeunes donner des réponses
nouvelles cadrantes comme cela a été fort heureusement envisagé
avec les UEER ans prolongées sous la forme des CER et des CPI. Mais
ce qui a été promis n'a pas été tenu. Les 50 CPI
et les 150 CER n'ont pas été réalisés. Il fallait
aussi faire en sorte que ces structures nouvelles ne ferment pas aussi vite.
On a souvent déchanté devant l'inadéquation des personnels
au regard des projets : les hommes ne sont pas en cause, mais leur formation.
Il fallait enfin que ces structures proposent autre chose aux jeunes que les
structures classiques : ils ne doivent pas tenir les murs du foyer après
avoir tenir le mur de leur quartier. Il faut vivre - et donc partager - avec
eux. L'appareil de formation des travailleurs sociaux ne les y a pas préparé.
Il eu fallut constituer des équipes mixtes de gens venant d'horizons
variés. . Certains se raccrochent au saut en parachute comme F. Supéri
au cheval monté à cru, d'autres leur offrent des randonnées
africaines à la recherche de leur racines, ou encore l'aventure nautique
sur des bateaux. Tout cela n'est pas inutile pour mettre à l'écart
immédiatement certains jeunes qui ne méritent pas d'aller en
prison nen alternative au retour à la maison et dans le quartier. L'offre
de service aux juges s'est indéniablement accrue, mais pas à
la hauteur du problème posé.
Certains proposent de réintroduire la détention provisoire pour
les 13-16 ans qui seraient dans le sentiment de l'impunité. A tort
: 7400 condamnations à des peines de prison fermes ont été
prononcées en 2001 contre des mineurs - pour 70 000 nouvelles procédures
pénales. Mais plus que de la repression on veut une réponse
rapide. D'autres veulent un flagrant délit pour les " mineurs
délinquants multirécidivistes " - ce qui est une tautologie
- au risque de sapes à la base l'ordonnance de 1945 : l'incarcération
immédiate l'emportera sur le projet éducatif. Tout cela est
dangereux
pour la société : il est plus facile de mettre
en prison un jeune - une heure et demi - que de passer cinquante coups de
fils pour trouver un lieu d'accueil éducatif adapté ou un membre
de la famille disponible. Pendant trois ou quatre mois le jeune ne commettra
plus de délits, mais en sortant il sera dix fois plus dangereux, la
prison reste quand même l'école du crime.
Plutot que de réintroduire la détention provisoire on doit pouvoir
les placer en contrôle judiciaire avec possibilité d'incarcération
en cas d'incident. A défaut de ce filtre judiciaire on ira vers la
facilité.
Certains proposent alors des " centres éducatifs fermés
". On pourrait se réjouir de l'émergence de centres de
détention d'un nouveau type différent des prisons actuelles
- la " honte de la République " pour le Sénat - malgré
les efforts qui on été faits par l'administration pénitentiaire
en direction des mineurs. On peut déjà douter qu'on aille vers
cela.
Surtout à travers une privation de liberté, on peut se donner
pour viser à éliminer du circuit un certain temps et de punir,
deux objectifs socialement légitimes. On peut même viser à
donner des cadres de vie à l'individu : se coucher et se lever à
des heures normales, se préoccuper de sa santé, de son rapport
à lui-même et aux autres, En revanche accoler " éducatif
" à " centre de détention " pose un vrai problème.
Je ne vois pas comment on peut apprendre la cité et la vie dans un
lieu clos, artificiel et tenu par le caïdat. Certes toute démarche
éducative est une contrainte, et toute contrainte se veut aussi éducative.
Mais on n'apprend pas à courir dans une pièce qui est fermée.
Seule la rue apprend à maîtriser la course dans une démarche
responsable quitte à assumer ses chutes. Courir n'est pas seulement
un geste technique. Les centres de sécurité pour mineurs fermés,
peuvent difficilement être des lieux à vocation éducative.
Ceux qui les prônent devraient nous développer leur idée
de l'éducation. Il faut mettre le paquet sur l'éducatif pur
quitte à ne pas hésiter à punir quand il le faut ! Sans
mélanger les genres pour se donner bonne conscience.
On va une nouvelle fois renforcer la digue pour répondre à des
vagues plus hautes que jamais, mais personne ne se préoccupent parmi
les candidats sur le fat que l'on ne donne aucun espoir à la jeunesse
en souffrance de ce pays. Tout le monde sait que les châteaux de sable
que constituent ces digues finissent un jour par être emportés.
De gauche ou de droite c'est bien aux vagues qu'il faudra s'attaquer demain
!
Jean Pierre Rosenczveig
Site internet : www.rosenczveig.com
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