"Les trois leviers de la pénalisation actuelle des familles"
par Laurent Ott,
> éducateur et enseignant,
> docteur en Philosophie,
> co-fondateur de l'Association Intermèdes/ Maison Robinson, action de
> soutien de la fonction éducative,
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> Contact : intermedes@wanadoo.fr; http://assoc.intermedes.free.fr/
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Ça a commencé doucement par des effets d'annonce , des déclarations fracassantes mais tout semblait rester finalement dans la modération ; les centres fermés, la pénalisation des mineurs, celle des familles, tout cela semblait devoir se dérouler loin et dans des circonstances exceptionnelles, certainement pas dans la vie de tous les jours.
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Et en effet, pour qui attendait des « matins bruns » et l'avènement d'une société policière, la réalité et le climat actuel semblent encore quelque peu en retrait. apparemment. Apparemment, car à la place de cette pénalisation des familles et des jeunes, issus des classes « dangereuses » spectaculaire, nous en avons une autre, sur un mode bien plus ancré dan
les pratiques et la vie quotidienne. Cette « pénalisation douce » qui arrive aux familles est peut être à la réflexion plus dérangeante encore car elle s'appuie malheureusement sur des idées et des opinions courantes qui ne datent pas d'hier et qui ont formé leur lit dans de nombreux esprits, y compris chez les enseignants et les travailleurs sociaux et éducatifs. Selon mon expérience, à la fois comme enseignant et acteur social, cette pénalisation de tous les jours s'appuie sur trois leviers principaux.
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A/ La démission institutionnelle et éducative
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> La première violence exercée dans le quotidien des familles, provient d' un déni d'éducation. De plus en plus, les structures éducatives,culturelles ou de loisirs définissent des objectifs en interne qui perdent de vue la finalité de l'éducation et la contribution à un projet éducatif global.
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Du coup, l'éducation des enfants est requise et comme attendue par les institutions comme un « déjà là » qui devrait déjà être fourni par les familles.
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Des enfants qui n'ont pas reçu d'éducation au collectif, mettent ainsi en difficulté les acteurs sociaux et éducatifs dans leurs objectifs propres ; ceux là ont alors tendance à convoquer les parents et à renvoyer sur eux la gestion de cette crise et de cette difficulté.
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> On voit de plus en plus dans la pratique une sorte d'effets pervers à la reconnaissance des parents, de la part des institutions car cette reconnaissance aboutit de plus en vite à un désinvestissement de ces institutions et de ces équipes ; si les parents sont mieux accueillis, reconnus, plus souvent convoqués, ce n'est pas pour faire vivre les institutions et les lieux sociaux dont il sont aussi en théorie les acteurs, mais pour se justifier en tant que parents de la façon dont ils se sont acquittés de leur responsabilité.
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C'est que cet appel aux parents participe en réalité d'un double processus à la fois d'éjection et d'annexion de l'espace parental et familial par les institutions. Au fur et à mesure que les difficultés éducativesrencontrées par les enfants dans les institutions qu'ils fréquentent sont renvoyées
aux familles (qui devront se charger de démarches, de rééducations, de soutien, etc.), celles ci sont paradoxalement mises au service de ces mêmes institutions. Les objectifs, les problèmes de ces institutions envahissent ainsi le quotidien des relations familiales et viennent les troubler,
voire les mettre en péril. L'exemple le plus courant de ce phénomène est le drame
que constitue pour de nombreux parents l'obligation de faire avec leurs enfants en difficulté les « devoirs » quand ceux ci sont intolérables et rejetés par les enfants.
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> B/ L'intrusion des pouvoirs publics dans les affaires privées des familles
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Au même moment où les acteurs sociaux et éducatifs se dessaisissent de l' accompagnement direct et quotidien des enfants dans toutes leurs
dimensions et leurs difficultés, pour les renvoyer à leur famille, d'autres acteurs , beaucoup moins spécialisés et légitimes s'emparent de cet espace laissé libre.
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De plus en plus souvent, les élus locaux, les responsables municipaux,
voire leurs agents prétendent ainsi faire du social et de l'éducatif, sans pouvoir justifier pour autant d'aucune formation ou expérience spécifiques.
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Or, le social, pour tous ces nouveaux acteurs (dont la plupart sont sans doute mus par de très bonnes intentions) est une drôle de mixture qui repose toujours sur une sorte « d'obsession du tri ». Ces élus, ces responsables, ces administratifs prétendent toujours en effet trier, . les parents de bonne foi et les resquilleurs, ceux qui seraient vraiment dans le besoin et ceux qui le feraient croire, ceux qui font ce qu'on leur dit et ceux qui s'y refusent, ceux qui apportent des justifications, etc.. .
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Au nom de ce tri, toujours représenté comme nécessaire alors que ni sa nécessité, ni son utilité ne sont jamais justifiés, on ne compte plus les villes qui refusent d'inscrire à la cantine, à la garderie, ou au centre de loisirs les enfants de parents chômeurs, malades, ou qui ne travaillent pas ; et de nombreuses autres soumettent ces inscriptions à une décision individuelle discrétionnaire d'un élu, d'un agent ou d'un responsable.
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D'une façon générale, de la capacité des familles à communiquer avec les administrations municipales dépendent des remises de pénalité, des réductions de factures de cantine ou de centre de loisirs, des délais de paiement, etc.
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C'est bel et bien un nouveau clientélisme qui se développe et dont les familles font les frais ; il est rendu possible par une culture du non droit et du soupçon systématique à l'égard des familles, qui ouvrent la voie, à l' inverse à des dérogations bienveillantes et régaliennes.
Ces « nouveaux éducateurs des familles» que deviennent les élus, les responsables ou les agents des collectivités territoriales ont recours, comme tous les éducateurs à leurs propres outils :
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- des règlements intérieurs qui permettent de renvoyer les enfants difficiles ou contestataires des cantines et des garderies (dont ils ont pourtant plus besoin que les autres), pénalisant à leur tour indirectement leurs parents,
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- des tracasseries pour les parents, convoqués, priés de se présenter, de fournir à tout propos toutes sortes de documents, de justificatifs, de certificats en tous genres, . bref à accepter de vivre vis à vis de ces administrations dans la plus grande transparence au moment même où le fonctionnement de celles ci devient de plus en plus opaque.
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> C/ Le règne du cas par cas et du contrat.
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> La pénalisation s'exerce sur une minorité de parents, mais a, bien entendu, des effets sur la totalité et ce pour deux raisons :
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- il y a un effet dissuasif fort pour tous les parents de voir stigmatisés et pénalisés certaines familles ; on ne voudrait pour rien
au monde vivre la même chose ou la faire vivre aux enfants,
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- les parents sont ainsi souvent priés d'endosser les « fautes » des autres parents. C'est ainsi qu'il est d'usage dans les écoles que les directeursou les enseignants discutent le plus clair de leur temps avec les élus parents d'élèves. des « mauvais parents » qui assureraient mal leurs responsabilités. On renvoie ainsi toujours aux parents et aux familles (présents), la possibilité, la fréquence, voire même l'existence de ces parents repoussoirs (absents), ne laissant plus d'autre choix aux familles que de concentrer toute leur énergie à donner des garanties qu'elles ne font pas partie de ceux là.
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Ces mesures et ces pratiques sociales, opérées par des agents non éducateurs, distillent une nouvelle « donne éducative », centrée sur 3 concepts envahissants.
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- Le cas par cas. L'idée empruntée aux Sciences Sociales qu'il n'existe pas de modèle de traitement tout fait des situations humaines est ainsi devenue pour ces « administratifs » un tout autre dogme : il n'y aurait plus de règles , plus de droit préalables et valables pour tous, mais, au contraire, une gamme
de traitements administratifs en fonction des familles et des rapports
qu'elles entretiennent avec ces administrations. C'est tout à fait autre chose et on peut parler à ce sujet à bon droit, de clientélisme.
- La référence au concept de contrat devient de plus en plus envahissante et participe de la même logique ; là encore, il s'agit de relativiser des droits, au profit d'une notion un peu pervertie de contrat entre des partenaires qui sont tous sauf égaux. Là encore, les dérives sont inévitables et, pire, elles se doublent d'une présomption ahurissante de consentement du côté des victimes de ces nouveaux rapportsadministrations/ familles.
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- Le permis à points.
Un concept très en vogue, vaguement emprunté à l'origine au domaine des pédagogies coopératives, re calibré par l'idéologie du code de la route semble devenir un mode même de limitation des rapports que les individus peuvent entretenir avec les libertés publiques en général.
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L'idée en est simple : le prescripteur du permis à point, à la fois juge et partie, peut progressivement renvoyer d'un service public un usager, au fur et à mesure qu'il identifie toute contestation ou dégradation des relations . à une infraction. Il est étonnant de voir comment le recours à un permis à point pour imposer l'ordre dans les cantines, les garderies, les centres de loisirs, les centres sociaux, permet de faire passer la pilule pourtant amère de l' exclusion.
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Nous assistons indéniablement à une pénalisation insidieuse des familles sur fond de relégation et d'éjection des responsabilités éducatives, de la part des collectivités.
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Mais il est très important de mettre en évidence les caractéristiques de cette « pénalisation douce », qui, par son vocabulaire, par ses emprunts, par ses références, tente de se faire passer elle même pour de l'action sociale ou éducative.
On assiste ici à un phénomène de détournement de concept de même nature que celui qui tend , dans un autre contexte, de faire passer l'omniprésence policière. pour de la prévention spécialisée.
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