Le président
Jean Pierre Rosenczveig
M. Claude Roméo
D.E.F. de la Seine Saint Denis
Immeuble Picasso
93 008 - Bobigny
Le lundi 25 mars 2002
Monsieur le Directeur et Cher Ami,
Vous avez appelé mon attention sur les réactions que suscitait le compte rendu effectué par le Monde de mon témoignage le 8 mars dernier lors du procès de François Supéri. Je vous en remercie. A travers la présente je voudrais revenir un tant soit peu sur un article qui reprend - plutôt fidèlement d'ailleurs -, une audition de deux heures trente, donc inéluctablement en la condensant singulièrement. Dois-je par ailleurs rappeler que ce témoignage a été fait sous serment donc restituait ma vérité ?
1° Il va de soi, mais il vaut mieux le redire, qu'aucun d'entre nous - magistrats ou travailleurs sociaux - ayant eu à utiliser " Cheval pour Tous " depuis 1991, sauf erreur, soit avant mon arrivée en Seine Saint-Denis, n'a pu connaitre le comportement de l'homme François Supéri avec certains des jeunes qui lui étaient confiés. Ce serait une injure et une diffamation de penser que nous aurions pu les uns ou les autres même soupçonner ces faits sans réagir. Sur ce point nous avons toujours été clairs les uns et les autres et notre détermination générale à combattre les violences sexuelles d'où qu'elles viennent et en quelque milieu que ce soit parle à elle seule.
On doit en revanche s'interroger sur le fait que régulièrement visités ou rencontrer les jeunes n'aient jamais fait mention de tels faits s'ils en ont été les victimes ou de soupçons qu'ils auraient pu avoir. Apparemment les magistrats et- éducateurs que nous sommes n'étions pas crédibles à leurs yeux, mais les autres ne l'étaient pas plus.
2° S'agissant du projet pédagogique de " Cheval pour Tous " qui se voulait une " structure contenante " sans barreaux, mais où les jeunes étaient encadrés par une forte présence d'adultes, je maintiens ce que j'ai dit à Colmar et mille et une fois dit et écrit : pour nombre de jeunes, pas pour tous, cette réponse, un temps durant à tout le moins, s'imposait et s'impose encore. Les UEER , puis les CPI et autres CER mis en place à partir de 1999 (dont celui de Villemonble, puis celui de Pantin) s'inscrivent dans le même registre.
Une des questions posées est déjà celle de l'orientation vers ce type de structure avancée par les services éducatifs publics et privés en charge d'éclairer les magistrats. Certains jeunes - trop jeunes n'auraient jamais du être orientés vers " Cheval pour Tous " du fait de leur age ou de leur fragilité. F. Supéri en a d'ailleurs refusé certains.
L'honnêteté veut de dire qu'au début des années 90, et encore aujourd'hui, les résistances étaient fortes à ce type de démarche " contenante " de la part d'un milieu éducatif formé à une autre école. Ayant toujours combattu les approches comportementalistes - je rappellerai les combats contre la caravanes des délinquants des USA - je suis personnellement au clair sur les limites de la contrainte : d'aucune manière il doit s'agir de cautionner une violence à froid, pour autant il faut savoir s'opposer aux jeunes et ne pas les laisser faire n'importe quoi. Notamment ils sont confiés à l'institution par un juge et s'ils fuguent il faut aller les rechercher quitte à passer par le cabinet du juge. La plupart des institutions de France ne le faisaient plus, " Cheval pour Tous " le faisait. Pas question de comportements véxatoires ou agressif. J'ai toujours dit à François Supéri, quand je l'ai mieux fréquenté vers 1998, que personnellement je ne le supporterai pas et ne le cautionnerai pas si cela survenait. Les jeunes dont il s'agit ont besoin d'être cadrés, pas meurtris. Ils l'ont déjà suffisamment été. Mais on sait combien ayant une image dévalorisée des adultes ils les testent de l'éducateur au juge en entame de toute relation.
3° Il est de fait encore que peu de structures de la PJJ et même du réseau associatif habilité acceptaient au début des années 90 de prendre en charge à chaud ces jeunes. A l'inverse, la prison leur ouvrait les bras, plus exactement ne les refusait pas. Or ces jeunes n'avaient rien à faire en prison. " Cheval pour Tous ", Concorde, Montaut, Angoulème, etc ; on comptait sur les doigts d'une main ou deux au maximum celles des structures acceptant d'accueillir à chaud des jeunes dangereux et en danger en alternative au retour à la maison ou dans le quartier. Aujourd'hui avec le programme CPI-CER les choses s'améliorent sensiblement.
Il est classique dans l'histoire de France de l'action sociale que certaines personnes ou associations s'engagent dans une voie qui sera ensuite fréquentée par d'autres qui institutionnaliseront la réponse un temps expérimentée. Il est aussi de fait ( conf. Roger Bello, ex-directeur général de l'AVVEJ et président de l'URIOPSS Ile de France) qu'aujourd'hui le secteur habilité, englué dans une logique marchande et financière voit se marge d'innovation réduite. Seul de franc-tireur peuvent passer ou des institutions publiques disposant d'un super-moteur.
4° Les personnels ne sont pas en cause ; mais le dispositif de formation et surtout de gestion des institutions : pour quelques 1000, 2000 jeunes les problèmes à résoudre ne sont plus ceux des années 90 où il suffisait de trouver une structure d'accueil chaleureuse susceptible de permettre en interne ou en externe de reprendre une formation qualifiante. Chacun sait qu'aujourd'hui les enfants les plus en difficulté n'en sont pas là tellement ils sont déglingués, dans la désespérance et le refus de tout, faute de croire en quelque chose. Il faut vivre avec comme on disait Félix Guattari du temps de l'anti-psychiatrie et un démarrage des lieux de vie.
Je maintiens que les gens qui sont nécessaires à ces jeunes ne sont pas nécessairement aujourd'hui dans le système éducatif classique. Il faut aller les chercher là où ils sont notamment dans la rééducation spécialisée. F. Supéri de l'avis même de l'I.G.S.J. et de la PJJ locale en avait trouvé quelques uns. D'autres n'avaient pas leur place dans une structure dite éducative et devaient partir. Ils étaient d'ailleurs en passe d'être remerciés.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'ils ne se bousculent pas au portillon quand on veut ouvrir une nouvelle structure. Parfois certains qui viennent vers ce secteur sur des fausses représentations ou par souci de trouver un emploi repartent effectivement en courant - Gérard Pringault à Villemomble peut en témoigner-, sans compter que vivre avec 24 h sur 24 pose des problème au regard des 35 H. Beaucoup de travailleurs sociaux partis visiter " Cheval pur Tous " en sont repartis rapidement de ce simple fait. Cela ne signifie pas qu'ils ne peuvent pas prendre en charge d'autres situations.
5 On ne me fera jamais dire que les 50 CPI et les 150 CER décidés en janvier 1999 font une politique.
Ils s'imposaient - et on est encore aujourd'hui loin du compte -, mais ils s'inscrire dans le registre de la prévention de la récidive. Ils constituent d'ailleurs qu'une des étapes de la prise en charge des jeunes concernés. Rien ne se fera pour ces jeunes sans leur famille ou en rupture totale avec leur quartier.
Nous avons eu l'occasion dans le rapport de DEI-France et dans d'autres lieux ou écrits de dire qu'une autre politique de prévention de la délinquance - et pas seulement de la délinquance des jeunes - s'imposait. On ne la voit pas se dessiner dans le discours des candidats dits majeurs à la présidentielle. On ne songe qu'à éliminer et dans des lieux clos qui se voudraient éducatifs. Nous avions fait le pari de lieux éducatifs ouverts. Je pense qsue ce pari est le seul à prendre et encore gagnable. Mais il ne faut pas être angélique et réunir les moyens pour gagner ce pari.
Personnellement je ne résout pas à devoir laisser aller des enfants en prison. Cela suppose que chacun fasse ce qu'il a à faire pour l'éviter. Mais pas de s'en tirer avec les mains propres en ayant refusé d'intervenir en temps utile.
6 Je sais qu'une approche critique sur les réponses institutionnelles sont très mal vécues notamment de certains travailleurs sociaux qui prennent pour eux des interrogations qui les dépassent. Il est quand même exact que de fortes résistances existent dans ce champ. Je comprends, voire je partage les raisons qui les motivent, sauf que souvent ils s'agit de discours passéistes qui semblent ignorer que la vie a évolué depuis trente ans. Que faire pour les enfants d'aujourd'hui en étant fidèles à nos valeurs ? Voilà la question à résoudre.
Une fois dit cela qu'elles sont les missions à assigner à la protection de l'enfance moderne ? Que peut-elle gérer en prise directe et que doit-elle déléguer ? Peut elle réunir et maintenir des équipes opérationnelles pour vivre dans une ambiance apaisée avec des jeunes ? Les difficultés des CPI (rapport du CIRESE) interrogent. Le secteur habilité lui aussi même s'il est mieux armé pour agréger des équipes autour d'un chef et d'un projet est en difficulté car il faut inventer une nouvelle manière d'éduquer et d'abord s'interroger sur ce qu'est l'acte éducatif (conf. Joelle Bordet).
7 Pour en revenir à " Cheval Pour Tous ", après l'audit que j'avais impulsé en 1998 avant de venir aider le nouveau président M. H. Lachman, président de Schneider avec un CA comprenant notamment M. le dr Emmanuelli, Claude Evin, le dr Frderic Jesu, Pierre Verdier nous avions à doter la structure d'un cadre institutionnelle sérieux (C.A., budget, directeur général, etc.), d'une équipe professionnalisée pour partie afin de renouer avec l'action sociale sans perdre ce que d'autres pouvaient apporter, avec des références professionnelles classiques (synthèse, écrits, etc.). Nous venions justement de recruter une éducatrice spécialisée compétente dans le champ de l'insertion professionnelle.
Nous attendions de l'administration centrale de la PJJ qu'elle accorde à " Cheval pour Tous " le statut de structure expérimentale nationale. Il en serait résulté des garanties financières sur le prix de journée pour éviter de faire de la cavalerie comme c'était le cas pour boucler les fons de mois et les échéances liées au travaux. Mais aussi des contrôles que l'autorité de tutelle se devait d'effectuer. Au lieu de cela l'Administration s'est contenté de rédiger le projet pédagogique, elle a soutenu sans donner les moyens réels de réussir. J'estime qu'à quelques uns nous avons du faire le travail de l'Administration. Ce n'est pas normal. Une autre attitude plus confortable nous était possible. Mais pour nous elle confinait à démissionner de nos responsabilités quand l'enjeu national était si important sur la sécurité. Je rappelle qu'on comptait facilement les structures disponibles et qu'il fallait réunir les conditions de réussir à travers cette démarche pour éventuellement la reproduire.
Nous étions en train de réussir cet " appareillage " avec l'aide de Jean Bletner directeur de l'association Espoir (400 salariés) quand le passé de F. Supéri que nous ignorions l'a rattrapé. J'ose même dire que la mise à l'écart de F. Supéri étant survenue à la suite de son arrestation, la fermeture de l'institution ne s'imposait pas. Ceux qui ont suivi de près cet épisode sait qu'il ne s'est pas déroulé sans casse pour les jeunes.
Les efforts que nous avons déployés à plusieurs ne justifient nullement la réprobation que je sens sourdre. Dénoncer les limites du système classique de la protection judiciaire de la jeunesse n'est ni interdit, ni un scoop. Je crois personnellement à la mission de service public et je ne me m'interdirai jamais de réfléchir, de dénoncer et de proposer pour qu'elle tienne toute sa place et ait les moyens de le faire. Certains dénoncent et ne proposent rien. Leurs indignations n'ébranlent généralement qu'eux-mêmes.
Vous apprécierez la diffusion que vous pourrez donner à ce courrier auprès de ceux qui vous ont fait part de leur état d'âme après mon intervention à Colmar. Jusqu'ici je n'ai pas reçu le moindre courrier critique, bien au contraire. Je n'aurais pas manqué d'y répondre.
Très cordialement votre
Jean Pierre Rosenczveig
Président du tribunal pour enfants de Bobigny et dDefense des Enfants international -France