"Je suis triste parce que ce vieil homme qui s'en va, c'est toute ma jeunesse
Un lycéen parisien

Tonton et les enfants

François MITTERRAND a donc décidé de tourner la page. Ultime (ou presque) coup de volant dans une vie chaotique diront certains; royalement linéaire penseront les autres. Les bilans (préparés de longue date) n'ont pas manqué. Plus surprenant est le concert d'éloges; à la hauteur de l'affection ressentie finalement par le pays à l'égard de celui qui fut rapidement bien au-delà de sa famille, surnommé Tonton.

A chaque image correspond, bien sûr, sinon son contraire, du moins son contre-point, preuve de la complexité ou de la richesse d'un personnage aux vies cloisonnées.

Sur le terrain de l'enfance, de la jeunesse et de la famille, le président aux deux septennats aura là encore marqué son temps. Bien évidemment, il n'est pas à l'origine de toutes les dispositions adoptées sous son autorité par les pouvoirs publics. Il a pourtant ici comme ailleurs donné sa patte.

Avec G. DUFOIX, il a déjà réconcilié la France avec le thème "famille" qui rappelait tellement une autre époque. Par-delà l'objectif affiché de doubler le nombre de places d'accueil de la petite enfance et l'augmentation immédiate du pouvoir d'achat des allocations familiales, c'est F. MITTERRAND qui, personnellement, dans la nuit précédant un conseil des ministres de 1983 où devait être adopté le IX° plan, ordonna d'introduire un programme visant à créer "Un environnement favorable à la famille et à la natalité". Dans ce programme, un Institut de l'Enfance et de la Famille créé dès février 1984. Impossible de faire ici un inventaire des mesures ou dispositions adoptées, mais on rappellera "la majorité sexuelle" abaissée à 15 ans, la décentralisation de l'action sociale et notamment de l'A.S.E., les opérations en faveur des jeunes en difficulté dès 1982 et plus largement le programme "jeunes" issu du travail du Pr B. SCHWARTZ et du Plan intérimaire avec la création des missions locales, la remobilisation sur la maltraitance à enfants (1983), la loi sur les droits des familles dans leurs rapports avec l'aide sociale à l'enfance (1984), le recours aux CAF pour obtenir le paiement des pensions alimentaires, l'introduction de la co-responsabilité parentale sur la gestion des biens de l'enfant (1985), le R.M.I. et sa dimension familiale, le nouveau code pénal et ses infractions protectrices de l'enfance, la loi du 10 juillet 1989 sur la prévention des mauvais traitements à enfants, la loi d'orientation sur l'éducation et la loi sur la P.M.I. (1989); la loi sur les droits des enfants et des parents (1993), etc.

On en oublierait l'appui et l'accueil fait à la Marche des Beurs consacrée par l'annonce à l'arrivée de la carte de 10 ans ou encore l'aide apportée à SOS Racisme ! Quand il pensait équilibre démographique, le président MITTERRAND n'était pas préoccupé que par la chute de la natalité et la hausse du vieillissement, il visait explicitement la nécessité d'amener à cohabiter les français de toutes origines et les étrangers vivant en France. Il demandait au Haut Conseil de la Famille de s'y efforcer. On regrettera que l'avis sur l'éducation civique adopté sous son autorité en 1987 n'ait pas été suivi d'effets.

Bien évidemment, même ce bilan doit subir la critique. Pourquoi laisser à croire que la jeunesse n'était que sportive et réciproquement qu'il n'y avait de sportifs que des jeunes. Il eut fallu rattacher les Sports à la Culture et se doter d'un grand ministère de la jeunesse et d'une délégation interministérielle à l'enfance. Où est le médiateur de l'enfance chaudement recommandé par le Parlement européen ? Et puis comment se satisfaire, malgré l'effort financier de 1992-1993, de la dégradation bien réelle du dispositif de santé scolaire. Comment accepter, par-delà l'objectif d'amener 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac, que le dispositif scolaire ait ce taux d'échec, relatif certes, mais trop important. Un temps F. MITTERRAND a insufflé de l'espoir et de l'utopie; il a finalement échoué. A tout le moins, il est resté chez les jeunes associé à l'idée de justice. De là l'affection qui a pu lui être portée par une certaine jeunesse. Non seulement il était le Tonton de la famille, mais il portait aussi une autre réalité. Il est, pour les jeunes, l'homme - avec R. BADINTER - de l'abolition de la peine de mort.

Comme le rappelait récemment L. JOSPIN, F. MITTERRAND incarnait en effet le socialisme des libertés et des droits des individus. Pas étonnant alors qu'il fît le meilleur accueil à la Convention des Nations unies sur les droits de l'enfant. Il sera ainsi le premier chef d'Etat à annoncer publiquement et solennellement que son pays ratifierait un texte alors encore en gestation et l'on d'être acquis. On était le 10 juin 1989 à Bordeaux devant le congrès de l'UNAF réuni pour approuver la Charte de la famille ! Son discours dans ce lieu et à ce moment fut décisif. La France fut le premier des 12 à ratifier.

Qui plus est, le président fit en sorte avec Mme H. DORLHAC que le texte soit adopté avec les réserves minimales. En vérité, il n'y eut qu'une réserve sur l'article 30 - la République est une et indivisible et n'est constituée que d'un peuple) et deux déclarations interprétatives.

"Il faut repenser le statut juridique de l'enfant (...) C'est difficile souvent d'adapter un droit interne qui représente toutes nos traditions, nos façons de penser, à un nouveau droit international mais comme la France est à l'origine de la plupart de ces mutations du droit interne dans le sens de la défense des droits de tous et des droits de l'enfant, cela nous sera plus facile qu'à d'autres .

Et l'homme d'Etat responsable d'ajouter: " Si c'est difficile il faudra le faire quand même ".

La preuve fut apportée en février 1991 quand le ministère de l'Education nationale rechignait à sortir le décret sur les droits et obligations des élèves dans le secondaire pour répondre aux engagements présidentiels pris à l'égard des manifestants lycéens de l'automne 1990. Le président en personne en ordonna sa publication.

Il devait se rendre en personne au sommet des Chefs d'Etat et de gouvernement réuni à New York en septembre 1990. Obligé d'être à l'ONU quelques jours plus tôt pour cause de guerre du Golf, il était représenté par M. ROCARD, premier ministre. C'est le même président qui augmenta la contribution de la France à l'UNICEF et poussant la France et d'autres pays à réduire la dette pour améliorer indirectement le sort des enfants du tiers monde. C'est encore lui qui négocia en 1991 avec les Roumains un appui technique pour promouvoir une politique de l'enfance.
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Tonton nous a quitté. Peut être Dieu avait-il rendez vous avec Dieu. En tous cas, il l'a fait sur une dernière provocation. Le MITTERRAND qui en 1981 exigeait de ses ministres socialistes qu'ils épousent leur compagne n'-a-t-il trouvé le moyen, au dernier instant de sa vie, de réconcilier sa famille et d'y faire sa place à l'enfant du péché. Le président officialise la quasi-bigamie et l'enfant adultérin. De naturelle, Mazarine devient légitime ! Les enfants ne doivent plus être sanctionnés de leurs origines. Fallait oser ! "Il" a osé. Et que dire de l'attitude de son épouse Danielle MITTERRAND.

On reproche au président ses erreurs de jeunesse, et surtout d'avoir persisté dans certaines une fois adulte, comme celle de parler de crimes de guerre quand il s'agissait d'abord de crimes contre l'Humanité. Mais incontestablement, Tonton s'était bonifié avec l'âge. Et, il n'a jamais cédé sur les droits de l'homme.

J. P. Rosenczveig
membre du Haut Conseil de la Population et de la Famille

Bobigny, le 15 janvier 1995


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