La violence des enfants n'est pas inéluctable
Lundi 15 janvier 2001
par Jean-Pierre Rosenczveig
président de l'Association Nationale des Communautés Educatives
Qui contestera que la France a des difficultés avec une partie de sa jeunesse ? La violence verbale et, malheureusement souvent physique, de nombre d'enfants est préoccupante. Les meurtres commis par des adolescents font frémir. Pour autant doit-on une nouvelle fois tenir des discours catastrophiques, sinon compassés? Certainement pas.
Certes la délinquance juvénile a encore progressé : on serait à 25% du total des faits révèlés en 2000 pour 14% en 1990 – les ¾ de la délinquance restent le fait des majeurs ! - , mais les mêmes statistiques policières semblent démontrer que la part des mineurs dans la délinquance violence a commencé à décroître. On le dit moins. De fait ce pays ne fonctionne qu'à l'injonction et au sensationnel. La délinquance juvénile serait un drame national, mais quand le Parlement s'accorde le 15 juin 2000 sur une réforme capitale de la procédure pénale, pas un instant il ne prend en compte la spécificité de la justice des mineurs !
Il n'est pas question de nier les meurtres commis par des jeunes : pourtant ils n'ont pas augmenté. Il n'est pas question de nier la violence insupportable et irresponsable de nombre de jeunes : elle trahit un profond sentiment d'injustice fait d'inégalité et de la croyance que rien ne changera. Il faut résister devant cette violence sinon d'autres transgressions suivront.
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Sans céder au défaitisme, au dénigrement ou à l'auto-flagellation, osons affirmer que depuis dix ans les tribunaux pour enfants comme l'Education nationale, aujourd'hui la police, ont engagés de vraies révolutions pour faire face aux violences juvéniles. Non pas sans grincements de dents, mais déjà des résultats sont visibles dont peu parlent.
Ainsi on a beaucoup disserté sur la « nouvelle répression judiciaire» expérimentée à Bobigny quand simplement, avec bon sens, on a eu le souci d'intervenir le plus tôt possible auprès de jeunes prêts à s'engager dans des attitudes a-sociales. Le classement sous conditions (rescolarisation, soins, réparation, indemnisation de la victime, etc.) a permis d'assurer une réponse judiciaire pour l'ensemble de ces jeunes. Il y a quatre ans nous mesurions que moins de 10% des jeunes présentés au tribunal dans les jours suivants leur première interpellation étaient retrouvés l'année suivante dans une nouvelle affaire. Aujourd'hui, les mandats de dépôt décernés contre les mineurs chutent : 200 à 1998, 150 en 1999, guère plus de 100 pour 2000. Il n'y a pas plus de laxisme aujourd'hui qu'hier, mais bien une moindre gravité globale des faits. Peut être pourrait-on y voir le fruit du travail des policiers, magistrats, travailleurs sociaux qui ont animé cette nouvelle stratégie pénale ! Une affaire gravissime comme celle de Drancy ne peut pas occulter ces réalités massives.
En 1992 les collèges de Seine Saint-Denis étaient à feu et à sang dans tous les sens du terme. Aujourd'hui, tous ne sont certes pas apaisés ; les violences en tous genres persistent qui , d'ailleurs, ne sont pas toujours le fait des seuls élèves. L'Inspecteur d'Académie du 9/3 se qualifie lui-même d'extincteur académique ! Mais le souci d'intégrer les élèves en difficulté et d'adapter certaines pédagogies a succédé à la stratégie de répression et d'exclusion. Cela n'a été possible que parce que l'Education nationale a su faire face malgré tous les difficultés de l'exercice : ainsi avec 30 % de mutations chaque année, les élèves sont plus stables que les professeurs ! Essentiellement, elle a su mettre beaucoup d'adultes au contact de ces enfants. Parfois les parents et enseignants ont du lui forcer un peu la main ! Aujourd'hui elle a le souci d'introduire le droit à l'école : non pas seulement de l'enseigner, mais de le respecter elle-même pour servir de référence.
Il reste encore à la police de proximité à développer pleinement ses effets malgré les Cassandres. Elle doit participer d'un autre rapport que répressif avec les enfants et les jeunes.
Pour autant, malgré ces efforts de la puissance publique, on est loin du compte.
Julien Dray a raison d'affirmer qu'une partie de cette enfance déboussolée est aspirée par une société mafieuse qui développe ses tentacules dans nombre de cités sur fond de crise économique, d'économie chamboulée. Littéralement, l'industrie de la drogue tient certaines zones. Les trafiquants utilisent des jeunes perdus, souvent à vif devant les injustice sociales, très tôt prêts à tout pour gagner un peu d'argent, surtout pour conquérir une considération et un statut que leurs parents n'ont pas, que l'école ne leur promet plus, fréquemment désarmés sur le plan culturel. On doit alors « déclarer la guerre » à ces mafieux, mais avec les armes adaptées pour les couper de leur terreau social. Déjà la République ne doit pas céder au diktat d'abandonner « leur territoire ». maintenir les services publics et les associations dans le tissu urbain ou le reconquérir est souvent une gageure. A terme, la reprise économique réduira l'influence de la société du business.
Et puis, il y a ces adolescents et jeunes adultes devenus réellement ces « sauvageons » , dangereux pour ceux qu'ils croisent, dénoncés par J-P. Chévènement ou qui peuvent le devenir – au risque de surprendre leur environnement - l'espace d'un instant. Relativement respectueux de leurs parents à la maison, la rue où est une grande partie de leur vie les plonge dans une ambiance de groupe où tous les dépassements sont possibles. Avant de revenir sur terre, malheureusement parfois après un drame ! Pour ceux là, on échappera difficilement à une détention, exorcisme social, mais aussi passage obligé pour avoir le sentiment d'avoir payé le malheur causé aux autres.
Globalement, la France a su depuis 1996 - surtout avec les Conseils de Sécurité Intérieure de 98 et 99 - prendre les bons virages pour faire face à ces adolescents en difficulté eux-mêmes sources de difficultés. A droite comme à gauche on a entendu que la réponse n'était pas dans le bouleversement de notre droit (comme l'abaissement de la majorité pénale à 14 ans) ou dans le retour aux centres de sécurité fermés pour mineurs, mais dans la modernisation de nos réponses éducatives. On a osé affirmer que certaines prises en charge devaient être aujourd'hui plus « encadrées », non par des barreaux, mais par des adultes. Des engagements ont été pris de créer 200 structures. Les premières fonctionnent. Si l'éloignement du quartier s'impose un temps, il ne peut rarement être entendu comme une rupture d'avec la famille. Ce n'est qu'un moyen parmi d'autres pour permettre au jeune de retrouver toute sa place auprès des siens sans risque de »rechute». Ne changeons pas de cap quand nous avons touché les premiers résultats.
La recette : une approche équilibrée qui allie la fermeté (ex. : prison, centres de placement immédiat, éloignement, responsabilité civile des parents, etc.), avec l'éducation (ex. : mesure de réparation) et formes adaptées de pédagogie (ex. : tutorat, classes-relais, école de la deuxième chance, internats scolaires, etc.). Surtout on a entendu leur problème majeur : trouver des interlocuteurs adultes qui leur marquent de l'intérêt sinon de l'affection, qui les valorisent et partagent quelque chose avec eux. Le nombre de succès rencontrés dans des cas dits désespérés est réel. Mais qui veut bien entendre que des trains arrivent à l'heure même dans le pays de la SNCF ?
Certes on est loin du compte au regard de l'ampleur du problème. L'appareil éducatif spécialisé est fragile : la Protection Judiciaire de la Jeunesse est au mieux convalescente si le sang neuf qui lui a été insufflé produit effet ; le secteur associatif habilité rechigne souvent à prendre des risques en accueillant les jeunes difficiles ; tout simplement ces enfants durs, en souffrance, font souffrir nombre d'adultes qui sont en difficulté aujourd'hui pour vivre avec eux et restent convaincus d'être démunis.
En revanche, l'abandon dans lequel se trouve trop de jeunes enfants reste plus que jamais d'actualité et appelle des mesures adaptées. Là, il ne s'agit pas d'ériger des murs ou de former des éducateurs spécialisés, mais de concrétiser la politique familiale, d'insertion, de justice sociale et de promotion de la citoyenneté promise par le C.S.I. du 27 janvier 1998.
Ainsi il faut s'attaquer au fonctionnement de certaines cellules familiales et certains groupes sociaux et déjà aller vers ces adultes pour qu'ils soient identifiés comme parents, qu'ils exercent leurs responsabilités par-delà leurs vicissitudes matrimoniales, qu'ils se mobilisent quand les parents sont défaillants ou absents comme pour ces familles africaines où les géniteurs sont au pays. Il est exagéré de parler de parents démissionnaires, mais il est vrai que certains privilégient leur vie d'adultes sur leurs responsabilités parentales. Rappeler leurs obligations à ceux-là n'oblige pas à user de la correctionnelle ou de sanctions financières.
Majoritairement ils doivent être soutenus. Ainsi des parents issus de l'immigration africaine sont fréquemment déboussolés devant les institutions de la République et les règles sociales occidentales. Ces gens sont de braves gens qu'il nous faut aider en facilitant des démarches issues de leur communauté. D'autres rencontrant des difficultés avec un ou deux seulement de leur enfants sont totalement perdus. Ils recherchent dans la communauté restée au pays une vaine réponse. Tout simplement ces jeunes ont souvent besoin d'avoir des adultes auxquels ils pourraient s'identifier et reconnus par la société dans un statut parental ou dans leur responsabilité.
Très tôt il faut « repérer » ces enfants privés de protection familiale adaptée. Cela suppose d'utiliser mieux la PMI, le service social de secteur, l'ASE, le service social scolaire, le service de santé scolaire et de coordonner leurs intervention. L'école doit être un lieu mieux utilisé pour initier ce soutien. Souvent la réponse passe par une prise en charge globale de toute la famille pour lui assurer des ressources autonomes, donner un statut et de l'espoir à chacun. Cela se fait à travers certaines démarches associatives professionnalisées ou non; cela pourrait se faire encore plus.
La reprise économique est bien entendu un sérieux ferment d'espoir pour ces familles et donc pour leurs enfants. Mais ne nous leurrons pas : la sortie de crise sera dure pour nombre de jeunes et leurs futurs enfants. On voit déjà combien ceux qui ont 26-28 ans sont mal à l'aise dans la parentalité.
Il nous faut tenir un message public sur ce qu'est être parent et armer ces futurs parents ou jeunes parents autrement que dans le registre de la violence. On connaît les limites du « De mon temps, une bonne baffe, ne faisait pas de mal ! ». On peut exprimer un refus sans nécessairement recourir à la baffe. Encore faut-il être là et tout simplement que l'enfant ne soit pas orphelin du fait de la volonté de ses géniteurs !
On regrettera ici le choix du gouvernement de se hâter lentement à réformer le droit de la famille quand toutes les données étaient sur table (de la co-responsabilité en allant jusqu'au statut des beaux-parents). De commission en groupe de travail depuis 1997 on est renvoyé à 2001 ou 2002 pour une réforme qualifiée de « priorité sociale ». Difficile alors d'entonner l'hymne à la responsabilité parentale ! La hausse de 27% des signalements de violence dans le primaire en Seine Saint-Denis en un an est ici un voyant inquiétant.
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Reste alors quelques vérités qui doivent guider les nouvelles étapes de notre action
- ces enfants sont souvent à notre image : ils sont même notre pur produit. Faut-il rappeler les massacres par arme à feu dans le pays de la conquête de l'Ouest ?
- réduire leur comportement suppose que des adultes aillent vers eux, leurs parents d'abord, d'autres adultes, professionnels ou non
- très tôt dans leur vie ces enfants doivent être encadrés c'est-à-dire protégés et guidés quand trop souvent aujourd'hui l'école est la première structure contraignante à laquelle ils se heurtent.
- les adultes doivent être cohérents entre ce qu'ils disent et font : difficile de parler de rappel à la loi et de justice sur fond d'affaires plus ou mois sulfureuses et encore plus quand les partis politiques se seraient financés sur l'argent des lycées !
Ce sujet est trop sérieux pour le traiter à la provocation sur fond de campagne électorale. Ne gâchons des années de travail sérieux dans l'intérêt général et d'abord des victimes. La répression répond au souci d'ordre public à court terme ; à moyen terme, elle est inefficace. Il faut aller vers ces jeunes. C'est, ici comme ailleurs, la stratégie du fort au faible dans l'intérêt … du fort lui-même, le fort étant ici le monde adulte.
Jean-Pierre Rosenczveig
magistrat
président de l'ANCE