Rencontre Enseignant Magazine avec Jean-Pierre Rosenczveig

A l’heure où les actes de violence se multiplient dans les établissements scolaires, Jean-Pierre Rosenczveig revient sur les causes de ces comportements et sur la nécessaire relation Justice-éducation.

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Enseignant Magazine : Quel rôle de prévention l’École peut-elle jouer ?
Jean-Pierre Rosenczveig : La présence forte d’un service social dans les établissements est essentielle. Il faut aller là où les gens souffrent, pour les soutenir. Les enfants doivent trouver à l’école un havre de paix. Pour qu’un gamin s’implique dans ses études, il faut qu’on s’intéresse à lui. Je ne vois pas comment un jeune qui a été violenté ou a étudié à la lueur d’une bougie sous une table peut briller le lendemain en classe ! État et collectivités locales doivent accepter de travailler ensemble, afin d’offrir un service social mixte, efficace, disponible et très articulé avec l’Aide sociale à l’enfance.
EM : Que peuvent faire les enseignants face à la montée de la violence dans les établissements ?
JPR : La profession n’a pas su évoluer à temps, d’où la situation actuelle. Les enseignants ne jouissent plus de l’image de toute-puissance de l’époque de Jules Ferry. Ils ont perdu de leur légitimité, car leur savoir est concurrencé par l’écran. Le problème, c’est qu’en face d’eux, des élèves, voire des parents, n’observent plus les règles du jeu. Les enseignants doivent apprendre à gérer cette situation. Ils ne rassurent pas, sont déroutés. Beaucoup sont très jeunes – donc peu crédibles auprès des adolescents – et manquent de préparation. Et puis les professeurs ne sont pas solidaires : il est inadmissible que les débutants écopent des classes difficiles, et les plus aguerris, des meilleures.
EM : Existe-t-il des passerelles entre la Justice et l’Éducation nationale ?
JPR : Un dispositif d’articulation directe a été mis en place entre le parquet et l’inspection d’académie. Nous avons fait savoir aux enseignants que s’ils nous contactaient pour un problème de délinquance, d’enfant en danger ou en absentéisme scolaire, nous nous occuperions de l’affaire. Nous avons en outre organisé dans les établissements scolaires des campagnes de prévention sur le racket, les violences, le port d’armes… avec le relais de la police et de l’Éducation nationale.
EM : Les enseignants vous ont-ils joint ?
JPR : Le dispositif fonctionne bien. Néanmoins, nous avons vu remonter jusqu’au tribunal des problèmes disciplinaires qui auraient dû rester à hauteur de l’école et qui sont devenus des dossiers judiciaires. Un peu comme si tous les conflits au sein d’une entre-prise arrivaient aux prud’hommes ! Certaines affaires ne relèvent pas de l’intervention d’un juge, et si les enseignants avaient de l’autorité, s’ils bénéficiaient d’un encadrement suffisant, ils régleraient le problème eux-mêmes.
EM : Le tribunal de Bobigny a mis en place un système innovant de jus-tice en temps réel. Qu’en est-il ?
JPR : La police a reçu pour instruction de prévenir le parquet dès qu’une affaire concernant un mineur est en cours. Il peut alors l’orienter ou faire venir au tribunal famille, enfant et victime. En cas d’échec de la remobilisation parentale – but à atteindre –, le juge pour enfants intervient. Autrement dit, on fait d’abord dans le discours, la menace, et si ça ne marche pas, on passe à la contrainte. Ici, tous les mineurs ayant commis un délit sont convoqués dans les quinze jours. Ils ont ainsi le reflet immédiat de leur acte, la réponse est personnalisée, les récidives sont rares, et le sentiment d’impunité disparaît. Bien sûr, pour cela, il a fallu faire preuve d’imagination, renforcer le parquet, réorganiser les services, convaincre… Mais, aujourd’hui, Bobigny est présenté comme un modèle.
EM : L’institution judiciaire a-t-elle des enseignements à transmettre à l’Éducation nationale, notamment en matière de médiation ?
JPR : La justice n’est pas un lieu de médiation, mais un lieu de respect des droits de chacun. Certes, quand il y a des situations tendues, les réponses brutales, en terme d’exclusion, ne sont pas les plus intelligentes. Il y a donc d’autres mécanismes à mettre en place, visant à restaurer un dialogue. Mais cela suppose que chacun soit reconnu et se reconnaisse comme sujet de droit. Concrètement, la médiation est possible entre parents, enfants et institution scolaire, si cette dernière accepte qu’ils aient des droits. Les parties en présence doivent avoir un poids égal.
EM : La médiation s’exerce donc mal ?
JPR : Je me suis battu contre la médiation familiale en disant " avant de former des médiateurs, faites que la loi soit juste ". Si elle dit que le père n’a pas de droits et que la mère les a tous, où est la médiation ? Il faut d’abord admettre que les enfants ont leur mot à dire, et leur apprendre à s’exprimer en maîtrisant certains concepts, la dialectique, le discours, plus performants que le coup de poing. Si l’on empêche un gamin de douze ans de penser autrement que soi, il ne faut pas s’étonner qu’à quinze il n’ait pas envie de venir dialoguer. Pour peu qu’il soit un peu fruste, il ne respectera même plus votre corps.
EM : L’instruction civique peut-elle amorcer une solution ?
JPR : À condition qu’il y ait une pratique civique. Rappeler quelques règles du jeu ne fait de mal à personne, mais tout ne peut se faire dans un cours. Plus les gamins feront de journaux lycéens, plus ils prendront de responsabilités dans l’organisation de la vie parascolaire, plus la démocratie s’exercera. Et attention, instruction civique ne signifie pas éducation institutionnelle : il ne suffit pas d’apprendre que le Parlement a deux chambres… Première règle, donc : respecter l’enfant, ne pas le ridiculiser, l’écouter. Cela commence par ne pas lui mettre 12 kilos sur le dos ou ne parler que de la machine à café de la salle des profs lors des conseils, car cela fait germer un sentiment d’injustice. Alors donner une instruction civique tout en développant un sentiment d’injustice… Il faut simplement des paroles à la hauteur des actes et des actes à la hauteur des paroles.
EM : Pourquoi avez-vous ressenti, en tant que juge pour enfants, le besoin d’écrire sur la séparation parentale ?
JPR : La vie familiale est plus complexe que jadis. On se marie moins, les couples sont plus fragiles, et on ne compte plus les familles recomposées. Les adultes s’inscrivent sur le registre du " moi, je " et n’assument plus leurs responsabilités. Quand on est parents, on a des obligations. Beaucoup des jeunes reçus dans les tribunaux sont privés d’autorité parentale et livrés à eux-mêmes. En conflit avec les adultes, en affirmation d’identité, ils ont fait des bêtises et violé des tabous pour montrer qu’ils existent.
EM : Votre livre s’inclut donc dans un travail de prévention ?
JPR : Un juge ne peut se contenter de gérer des situations individuelles, il doit en tirer des leçons. Sans discours moralisateur, j’ai voulu rappeler la loi pour encadrer les adultes, parfois ignorants de leurs devoirs. L’idée est simple : quelles qu’en soient les raisons, trop d’enfants n’ont pas les parents qu’ils devraient avoir. Faire une loi sur l’autorité parentale ne suffit pas, il faut l’expliquer. C’est pourquoi j’ai rédigé ce livre sous forme de questions réponses, avec des mots simples, mais sans entorse à la loi. Les enseignants y puiseront des éléments utiles à leurs rapports avec les familles. Exemple : lorsqu’un enfant ne vit pas avec ses deux parents, celui qui ne l’élève pas à titre principal a un droit et un devoir de surveillance de son éducation. On devrait donc systématiquement lui envoyer ses notes.
EM : Comment développer l’exercice de l’autorité parentale ?
JPR : Qui fait l’enfant doit l’assumer. Ce message doit passer dans le fond culturel français. Un mineur a le droit d’avoir deux parents également responsables : la loi doit poser ce principe, en rendant l’établissement de la filiation obligatoire. Concrètement, on ne naît plus sous X ; et tout père doit reconnaître son enfant. Ensuite, au procureur de faire appliquer la loi, de convoquer la mère, quand il rencontre un cas civil sans père, pour lui en expliquer les risques. Bien entendu, dans un esprit pédagogique et non policier.
C’est un enjeu majeur pour l’enfant et pour la société.
Propos recueillis par Florence RAYNAL


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