Jean-Pierre Rosenczveig: priorité à l'éducatif
JEAN-PIERRE ROSENCZVEIG est président du tribunal pour enfants de Bobigny, ainsi que de l'Association nationale des communautés éducatives (ANCE).
Comment expliquez-vous les violences qui se sont produites dans plusieurs grandes
villes?.
Ces flambées de voitures camouflent déjà un business comme dans de nombreux quartiers. Dans l'organisation de type 'mafieuse' qui existe, les très jeunes tiennent un rôle au service des plus vieux. Ces violences trahissent aussi la révolte des jeunes - majeurs ou mineurs - qui brûlent peut-être les symboles d'une intégration qui leur échappe. Mais il faut relativiser Strasbourg, et la France n'est pas à feu et à sang. Pour l'instant, ces jeunes en sont encore à violer la loi; insensiblement s'approche la révolte de ceux qui n'ont rien à perdre. Christian Bachmann, avant de mourir, voici quelques jours, dénonçait l'égoïsme de la bourgeoisie. Comment lui dire qu'elle a une bombe sous les fesses, elle croit encore à l'idée simplificatrice qu'il suffit d'éliminer quelques meneurs?
Les institutions auxquelles les mineurs ont affaire ne sont-elles pas en sérieuse
difficulté?
Incontestablement cette délinquance juvénile interpelle nos institutions, y compris l'éducation et la 'rééducation'. Le bilan dressé récemment des unités à encadrement éducatif renforcé, créées par M. Toubon, montre les limites actuelles d'un certain travail social si on improvise. Il faut réunir les moyens humains et financiers. La protection judiciaire de la jeunesse ne peut pas tout faire; elle doit se concentrer sur l'évaluation, l'accueil en urgence, assurer les mesures pénales à caractère éducatif. Pour le reste, comme l'accueil au long terme, il faut qu'elle passe la main au secteur associatif habilité, mieux organisé. Parfois, il faut punir les enfants (par la prison ou par des peines modernes) mais sans renoncer à une démarche d'éducation. La justice a besoin de plus d'institutions éducatives (familles d'accueil d'abord, internats scolaires, internats éducatifs). L'éloignement du quartier et des relations peut être utile; il n'est pas une fin en soi. Les jeunes ne doivent pas être regroupés, mais pris en charge individuellement dans un cadre de vie à échelle humaine.
Faut-il revoir la législation sur les mineurs comme d'aucuns le suggèrent?
La loi n'est pas fondamentalement en cause. A la marge, on peut encore l'améliorer. Pour les cas les plus difficiles, jeunes déstructurés et abandonnés, la prison fonctionne: la détention est multipliée par quatre en cinq ans en Ile-de-France. Reste le cas plus délicat des moins de seize ans. Si les récidivistes sont concernés par la prison, le retour à la détention provisoire que d'aucuns préconisent pour eux serait une facilité. La prison reste l'école du crime. D'autres avancent l'idée de 'maisons closes' où les jeunes seraient 'rééduqués', ignorant que, d'expérience, il ne peut pas y avoir d'éducation dans un lieu fermé, ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit pas autoritaire. En vérité, s'affrontent ici les tenants des idéologies comportementalistes - hier on coupait la main, on plongeait le délinquant dans la rivière, on l'incarcérait - et ceux qui veulent s'attaquer aux causes, sans nier la part de responsabilité individuelle et mobiliser les compétences de l'individu. La justice doit jouer son rôle, en responsabilisant les parents, y compris parfois par des poursuites pénales, par la mise sous tutelle des allocations familiales, et non leur suppression, par le retrait des enfants de leur milieu pour les protéger, par le travail d'aide et de soutien aux parents qui veulent et peuvent se remobiliser. Cela est possible et se fait. Il faut surtout s'attaquer aux causes: comment imaginer que quelques places de prison de plus et quelques 'maisons closes' pourront suffire? Cette jeunesse meurtrie et dangereuse est à l'image d'une société à reconstruire d'urgence. Elle appelle des stratégies complémentaires dont la clé de voûte est que les enfants et leurs parents croient que leur vie peut enfin changer, déjà en vivant dignement en famille par le travail.
Entretien réalisé par
LUCIEN DEGOY