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L'HUMANITE 29 Novembre 2001 - SOCIETE

Sécurité. Jusqu'au 8 décembre, l'Humanité donne les clés pour comprendre. Aujourd'hui, entretien avec le président du tribunal pour enfants de Bobigny.

" Affirmer l'autorité en donnant de l'espoir "


Pour Jean-Pierre Rosenczveig, la justice applique déjà la " tolérance zéro ", mais les Français ne le savent pas.


Jean-Pierre Rosenczveig est président du tribunal pour enfants de Bobigny. Il répond à nos questions.

Selon le sondage CSA-l'Humanité, la justice serait " la deuxième cause principale du développement des vols, des agressions et des violences ". Comment réagissez-vous ?

Jean-Pierre Rosenczveig. Il suffirait que la justice soit plus ferme pour éradiquer la délinquance et la violence ? Cela pourrait être vrai si la délinquance n'était que récidive mais cela n'explique pas les passages à l'acte de primodélinquants. La peine de mort n'a jamais empêché les assassinats. Il faut un dispositif qui réagisse à la délinquance et s'attaque aussi à ce qui fait cause. Les non-condamnations ne sont pas à l'origine des rapports de violence qui peuvent exister entre enfants ou entre enfants et adultes. Les agressions contre les jeunes filles dans les écoles ou les caves ne sont pas liées au fait que la justice puisse être identifiée comme insuffisamment répressive.

Il y a donc manque de lisibilité ?

Jean-Pierre Rosenczveig. Les Français ignorent ce que la justice et la police peuvent faire. La justice a engagé, depuis 1992, sa révolution, avec le traitement en temps réel, la réaction immédiate à l'acte avéré. Ce n'est, somme toute, que l'application à la française de la tolérance zéro. Nous avons obtenu des résultats. Neuf mineurs primodélinquants sur dix ne récidivent pas dans l'année qui suit. La police a fait sa révolution avec la police de proximité, l'éducation, la sienne en diversifiant les réponses éducatives. La digue contre la délinquance existe mais les vagues sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus dures, fruits de la crise que nous traversons encore même s'il y a un redémarrage. En Seine-Saint-Denis, l'augmentation des actes est de 27 % en primaire. De très jeunes enfants, avec de très jeunes parents, sont dans un rapport de conflit, d'agressivité, d'agression, avec l'Education nationale. C'est une vague lourde.

Quand Chevènement ou autres nous disent que la loi ne permet pas de punir mais seulement d'admonester les mineurs, c'est faux. On emprisonne les auteurs de crime, on remonte les bretelles aux petits délinquants, avec les parents, on vérifie la nécessité d'un travail éducatif plus solide, on fait prendre des engagements. On donne deux, trois, six mois de délai et s'ils ne sont pas tenus, les mineurs sont poursuivis. On met en place des mesures de réparation, qui ont l'avantage pour les victimes d'être prises en compte et, pour les auteurs, de ne plus être dans le registre du verbe mais de l'acte.

Comment faire passer tout cela à l'opinion publique ?

Jean-Pierre Rosenczveig. C'est relativement simple, parce que les Français sont des gens raisonnables. Ils savent que la prison est criminogène, que, si un jeune est délinquant, c'est qu'il y a des explications dans sa vie familiale, dans sa vie sociale, etc. Individuellement, les gens ont du bon sens. Cela se voit au tribunal. Les victimes transigent souvent sur des indemnisations sans rapport avec le préjudice réel s'ils obtiennent la promesse qu'il n'y aura pas d'autre acte. Il y a une mutualisation de la réponse. Même si on est encore loin du compte sur la police de proximité, sur la politique familiale, sur plus de social dans l'école, la digue est renforcée. Maintenant, il faut s'attaquer aux vagues. Ce qui ne pourra pas se faire par les seules police et justice. C'est un problème de mobilisation collective : augmentation des revenus, accès au logement, accès au statut, identification des personnes responsables de l'éducation. Je regrette qu'on ait mis cinq ans à promouvoir la réforme du droit de la famille, parce que nous payons encore le reliquat de 1968, où, au surcroît de liberté, aurait dû correspondre un surcroît de responsabilité. Les jeunes qui nous préoccupent ont des conditions de vie difficiles, soit sociales - vivre dans certaines banlieues est infernal - soit familiales - les familles déstructurées ne sont pas démissionnaires mais démissionnées par leurs conditions de vie. L'impact du chômage reste une réalité. En fait, la jeunesse est plutôt amorphe. Même celle qui vit des conditions dramatiques n'est pas révolutionnaire. Le seul objectif est d'accéder à une part du gâteau : les uns avec l'espoir d'y arriver, les autres en sachant qu'ils n'y arriveront pas. Ils sont anesthésiés, en particulier par la faiblesse des projets politiques.

La délinquance de rue a des causes auxquelles on peut s'attaquer. Les enfants qui sont ou seront délinquants n'ont pas eu le cadrage de l'autorité, au sens de protection, qui leur était dû. Et dès que l'autorité sociale se présente, à travers l'école, la police, ils s'y heurtent. Tout cadrage devient une atteinte à la liberté, un effort ; apprendre à lire comme rester assis. Ils ne rejettent pas trop l'autorité de leurs parents mais ils ne les respectent pas, pas plus que les adultes, puisque les adultes ne les ont pas protégés. Il faut introduire du social à l'école primaire pour repérer très vite les familles qui ont besoin d'un soutien. En même temps, un discours public, laïc, est nécessaire pour expliciter la responsabilité parentale. Tout doit se relégitimer. Il faut expliquer le sens de la ligne jaune.

Vous seriez pour une sensibilisation à l'école au métier de parent ?

Jean-Pierre Rosenczveig. En 1987, j'ai fait un rapport sur l'éducation aux responsabilités parentales au sein de l'Education nationale. Effectivement, elle se doit d'éduquer les enfants à la maîtrise des institutions. La famille est une institution. Dire aux enfants : " Voilà vos droits et devoirs et voilà, quand vous serez parents, dans quel cadre vous exercerez votre autorité parentale " ne me choque pas. Les blocages sont surtout idéologiques. La manière dont est exercée l'autorité parentale est du domaine privé, mais influe sur l'organisation de la société. Elle n'est pas donc illégitime si elle dit aux parents qu'il existe des règles. Le paradoxe est que nous sommes, nous les juges, obligés de le faire quand les jeunes ont commis des délits, avec cette idée qu'il faut rappeler la loi, alors qu'on ne l'a jamais appelée. C'est préventivement qu'il faudrait expliquer à chacun pourquoi respecter la ligne jaune, pour se protéger et protéger les autres.

L'ordonnance de 1945 est soumise à de fortes velléités répressives. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Pierre Rosenczveig. Le débat n'est pas sur l'ordonnance de 1945. L'enjeu est de l'appliquer tous les jours. Je demanderais seulement l'extension de ses compétences aux jeunes jusqu'à vingt-cinq ans, par cohérence, puisqu'il n'y a pas un sociologue qui ne dise que la jeunesse va jusqu'à vingt-cinq ans. Elle n'interdit ni la répression, ni l'emprisonnement, ni la détention provisoire. Peut-être pourrait-on sanctionner par emprisonnement le non-respect du contrôle judiciaire par les mineurs de moins de seize ans. Mais globalement le texte est bon, il faut seulement les moyens de l'appliquer. Il faudrait aussi trouver des hommes et des femmes qui aient envie de vivre avec ces enfants en manque d'adultes et de références. Des gens de cinquante ans. Je suis sûr qu'en travaillant autrement, en allant à la rencontre de ces enfants, en se heurtant à eux, en affirmant l'autorité tout en leur donnant de l'espoir, ils reconnaîtront l'autorité et elle deviendra légitime. Ils ne l'acceptent pas parce qu'ils considèrent que les choses sont foutues.

Entretien réalisé par

Emilie Rive

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Page réalisée par Intern@tif - Mardi 4 Décembre 2001


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