![]() |
A travers la presse : les mineurs et la justice (mai 2000)
1.
AUX
ETATS-UNIS
LA
JUSTICE AMERICAINE EST PLUS SEVERE QUE JAMAIS POUR LES MINEURS
DELINQUANTS.
Le
procès du plus jeune enfant poursuivi pour homicide et jugé comme un adulte aux
Etat-Unis a eu lieu en Novembre 1999 près de Detroit (Michigan). Agé de onze ans
au moment des faits, Nathaniel Abraham risque la prison à perpétuité. De plus en
plus, les tribunaux américains appliquent aux mineurs les mêmes dispositions
pénales qu'aux adultes.
Au
début de son procès, Nathaniel Abraham est venu à l'audience en veste et en
cravate. Très vite, il a opté pour des tenues plus adaptées à son âge, maillot
de football, chemise écossaise sur une paire de jeans. La cravate avait un effet
désastreux : elle le vieillissait et allait totalement à l'encontre de la
stratégie de l'avocat de la défense, le très célèbre Geoffrey Fieger, qui,
certains jours, amène son client à sa place en le tenant ostensiblement par la
main.
Jugé
à Pontiac, dans la grande banlieue de Detroit, pour le meurtre d'un adolescent
de dix huit ans, Nathaniel Abraham est âgé de treize ans. Le parquet affirme
qu'il s'agit d'un homicide volontaire, la défense maintient que Nathaniel
faisait ce soir-là "quelques cartons"
sur des réverbères et des arbres à l'aide d'un 22 long rifle et qu'une balle a
accidentellement ricoché, tuant Ronnie Green qui se trouvait là par hasard.
L'originalité de ce procès, c'est que Nathaniel Abraham n'avait que onze ans à
l'époque des faits et qu'il est jugé par un jury d'adultes.
Il
est le plus jeune mineur à être jugé comme un adulte, en vertu d'une loi de
l'Etat du Michigan entrée en vigueur en 1997, qui autorise le ministère public à
demander à ce qu'un mineur relève du droit commun quel que soit son âge; détenu
depuis deux ans dans un centre de détention juvénile, il risque l'emprisonnement
à perpétuité. Nathaniel fait plus jeune que son âge, il est petit, les traits
enfantins. Mais son physique est trompeur : à onze ans, cet enfant des quartiers
noirs du Michigan industriel, qui n'a pas connu son père, avait déjà eu maille à
partir avec la police une vingtaine de fois, notamment pour avoir joué avec des
armes à feu.
Parce
que l'accusé est si jeune, et parce qu'il est défendu par une star du barreau
dont la présence à elle seule garantit une grande intensité dramatique, la
chaîne câblée Court-TV retransmet le procès en direct depuis le début... La
plupart du temps, Nathaniel a l'air attentif, son visage d'enfant tendu comme
s'il essayait de tout comprendre. De temps en temps, il s'affale, les bras
étendus sur la table devant lui, baille, scrute la salle... Les témoins qui se
sont succédé à la barre sont des gens comme lui, des copains du quartier, âgés
de 13, 15, 16 ans. L'ironie veut que cette année marque le centenaire du premier
tribunal pour enfants aux Etats-Unis, créé à Chicago en 1899 : jamais la justice
américaine n'aura été aussi éloignée de l'idéal qui avait présidé à l'ouverture
de tribunaux pour enfants, le souci de tenir compte et de leur spécificité
d'enfants et l'idée qu'en raison de
leur âge, les délinquants juvéniles peuvent être remis dans le droit
chemin.
Aujourd'hui,
le Michigan est loin d'être le seul Etat américain à avoir durci la procédure
judiciaire pour les mineurs : entre 1992 et 1995, 40 Etats sur 50 ont emprunté
cette voie et en 1999, pratiquement tous les Etats sont équipés sous des formes
diverses d'outils judiciaires permettant d'enfermer les mineurs plus souvent,
plus longtemps, ou de les juger comme des adultes, lorsqu'ils commettent des
crimes d'adultes. Vingt quatre Etats américains autorisent la condamnation à
mort et l'exécution des mineurs ...
Pourtant,
la délinquance juvénile est en baisse depuis le milieu des années 90. "Le taux de criminalité juvénile a cessé
d'augmenter en 1993, puis s'est mis à baisser" souligne le Pr Drizin. De
fait, les dernières statistiques officielles disponibles révèlent une très nette
baisse du nombre d'affaires de criminalité violente traitées par la justice
juvénile américaine en 1995 et 1996, alors que ces chiffres étaient en
augmentation constante depuis 1987. Certains experts expliquent la chute de 44%
du nombre d'homicides commis par des mineurs depuis 1993 par l'amélioration de
l'économie et par un accès plus difficile aux armes à feu, depuis l'adoption en
1995 d'une loi fédérale interdisant aux mineurs la possession d'armes de poing
et de munitions.
Comment
expliquer alors cet engouement pour le "tout répressif" pour les mineurs ? "Les politiciens orchestrent la peur à tel
point que les gens restent persuadés que la criminalité est à un niveau
endémique, même si la réalité est à l'opposé" répond Steven Drizin. "Ce sont les craintes du public plutôt
qu'une analyse rationnelle des statistiques qui décident de la politique
pénale". Au moment-clé où se produisait ce tournant dans la délinquance
juvénile et avant même que la baisse de la criminalité ne se traduise dans les
chiffres, un vent de conservatisme a fait élire à Washington, fin 1994, un
Congrès républicain au sein duquel la droite dure a été très active sur la scène
médiatique et dont le durcissement du système pénal a été un des chevaux de
bataille. Et en matière de criminalité, la perception est un élément capital. "Les Américains ont aujourd'hui une
perception totalement fausse du niveau de criminalité" regrette Howard
Snyder, directeur de recherche eu National Center for Juvenile Justice "Les professionnels du système judiciaire
qui travaillent avec des mineurs savent que toutes ces nouvelles lois sont trop
sévères, mais il y a toujours une affaire spectaculaire, un meurtre ou un
massacre commis par un jeune, pour faire resurgir la peur au sein du
public".
S'il
faut un exemple de la popularité des politiciens partisans d'un durcissement du
traitement pénal des mineurs, Georges W Bush, gouverneur du Texas et candidat à
l'investiture républicaine pour la présidentielle 2000, en fournit un parfait. Le
Texas a commencé à restructurer son système pénal pour les mineurs en 1995,
année de l'arrivée au pouvoir du gouverneur. Depuis, le Texas a triplé la
capacité - et le taux de remplissage- de ses centres de détention juvénile; un
adolescent de quatorze ans accusé d'un crime grave peut y être jugé par un
tribunal pour adultes et, s'il est condamné, être incarcéré avec des détenus
adultes.
L'outil juridique le plus populaire auprès des Etats dans l'arsenal
répressif est incontestablement celui qui permet aux procureurs de demander le
jugement des mineurs par des tribunaux pour adultes en cas de crimes graves.
Pourquoi ? "Parce que les élus ne font
pas confiance aux magistrats et aux procureurs pour être assez sévères,
répond Howard Snyder. La société
oscille toujours entre deux priorités : aider les délinquants juvéniles à se
réinsérer, ou protéger la société des délinquants juvéniles. Le balancier va
tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. En ce moment, la priorité est à la
protection de la société." Le premier Etat à avoir mis en oeuvre ce système,
la Floride, en 1981, et celui qui l'a le plus utilisé (en 1995, la Floride a
envoyé devant des tribunaux pour adultes 7 000 mineurs, alors que ce chiffre
était de 9 700 pour le reste des Etats-Unis la même année) n'a pourtant aucun
résultat spectaculaire à afficher, au contraire : une étude récente du Justice
Policy Institute, réalisée par des experts indépendants, révèle un taux de
récidive largement supérieur chez les mineurs soumis au régime de droit
commun... Aujourd'hui, aux Etats-Unis, de plus en plus d'experts sont de cet
avis : on ne peut juger un mineur comme un adulte. Il ne reste qu'à convaincre
les politiciens.
D'après Le Monde
Sylvie Kauffmann 14-15
Novembre 1999
2.
au
royaume uni
reconnus
coupables de la mort du petit james bulger, les enfants de preston sont
condamnés à la détention illimitée
Le
tribunal de Preston a rendu son verdict, mercredi 24 Novembre, dans le procès
des jeunes meurtriers du petit James Bulger, âgé de deux ans. Reconnus
coupables, les deux enfants, qui avaient 10 ans au moment des faits, sont
condamnés à la détention "pour une durée
illimitée".
Les
neuf hommes et les trois femmes du jury de Preston pouvaient-ils faire un autre
choix ? Lorsque mercredi 24 Novembre au matin, le juge Justice Morland leur a
remis une liste de vingt questions dont les réponses devaient décider du sort
des deux accusés, leur intime conviction - comme celle de la cour, des familles,
de la population de Liverpool, de la presse et du "bon sens populaire" -
n'était-elle pas acquise depuis longtemps ?
Dès
le début de ce terrible procès, il y a plus de trois semaines, ne savait-on pas
tout, déjà, de ce long calvaire qui allait entraîner James Bulger vers la mort ?
On ignorait certes, les raisons de l'acte, mais les faits, cette errance dans
les rues de la banlieue de Liverpool qui allait peu à peu transformer "A" et "B"
- deux enfants de dix ans - en garde-chiourmes, en tortionnaires, enfin en
meurtriers, étaient connus.
Dès
lors, face à l'horreur d'un tel crime, comment ne pas condamner . Quelles
circonstances atténuantes pouvait-on retenir dans cette exécution, sans émotion
apparente, d'un enfant de deux ans, roué de coups, lapidé à coups de briques
jusqu'à la mort ? Le spectacle pitoyable de deux enfants, assis sur des sièges
surélevés, dans le box des accusés, face à des juges à perruques et à un monde
d'adultes auquel ils ne comprenaient rien, questionnés sans fin pour qu'ils
tentent de justifier une action qui ne pouvait pas l'être, ne pesait pas lourd.
Quels sentiments pouvait-on lire sur ces visages poupins, parfois envahis par
l'angoisse ou les larmes ? L'incompréhension, l'absence de remords, la peur, la
rouerie ou l'innocence de l'enfance ? Jamais, à aucun moment il ne fut répondu à
cette simple question.
Les
jurés ont entendu les deux avocats, qui ne tentaient même pas de convaincre le
jury de l'innocence de leur propre client et qui, au contraire, s'évertuaient à
faire retomber l'essentiel de la responsabilité sur l'autre. Curieuses
plaidoiries qui ressemblaient à un acte d'accusation... Les faits,
méticuleusement assénés par Richard Henriques, l'avocat général, avaient une
rigueur scientifique : "A" et "B" ont enlevé James ensemble, le prenant chacun
par une main. Ensemble, ils l'ont battu, torturé, tué. Tous les deux avaient du
sang sur leurs vêtements. Aucun d'entre eux n'aurait été capable de lui porter
seul, plus de trente coups.
Alors,
au bout de cinq heures et demie de délibérations, après que le juge a dénoncé un
"acte malfaisant et d'une brutalité sans
précédent" , tout en dénonçant l'influence des films de violence sur le
psychisme des enfants ("A" et "B" s'étaient rendus dans une video-shop peu avant
les faits), les juges ont décidé, à l'unanimité, que "A" et "B" étaient coupables de l'enlèvement et du
meurtre de James Bulger. A ce titre, les accusés ont été condamnés à "la détention pour une durée illimitée"
selon le "bon vouloir" de la
reine. Dans la pratique, a précisé le juge Morland, "vous allez être détenus pendant de très
nombreuses années. C'est le ministre de l'intérieur qui décidera si vous êtes
pleinement réhabilités et si vous ne représentez plus un danger pour les
autres"...
Jamais
ce procès n'aura été celui de l'indifférence, celui des parents, des banlieues
déshéritées, voire celui de la justice : fallait-il juger des enfants selon une
procédure prévue pour les adultes, celle qui s'applique aux assassins endurcis
?
La
question de l'âge de la responsabilité pénale est posée. Fixé à 10 ans, en
Angleterre, il est de 8 ans en Ecosse, de 13 à 15 ans dans la plupart des pays
européens (13 ans en France), de 13 à 17 ans aux Etats-Unis. S'il avait été
porté à 12 ans, comme le demandent plusieurs groupes de pression en faveur d'une
réforme pénale, "A" et "B" auraient été jugés dans un cadre différent : des
travailleurs sociaux, aidés de la police, mais aussi de médecins et
d'éducateurs, se seraient davantage penchés sur le "traitement" médical et
psychologique des jeunes coupables, moins sur le crime et son châtiment.
Dans
quel environnement vont désormais vivre ces enfants condamnés, aujourd'hui âgés
de onze ans ? Le précédent souvent cité est celui de Marie Bell, une enfant du
même âge qui, en 1968, avait étranglé deux petits garçons de trois et quatre
ans. Condamnée à la réclusion à vie, elle avait purgé une peine de douze ans de
prison avant d'être libérée.
Les
deux jeunes condamnés, qui seront probablement séparés, vont être placés dans un
premier temps, dans une institution spécialisée dans le traitement de jeunes
délinquants, à moins qu'ils ne soient confiés aux autorités locales, lesquelles
disposent "d'unités de sécurité" dans des centres comme celui de Newton
Aycliffe, près de Durham. A dix-sept ans, ils seront sans doute transférés dans
un service pour jeunes condamnés, géré par l'administration pénitentiaire.
Enfin, à vingt et un ans, ils rejoindront une prison traditionnelle.
A
l'issue de ce parcours dans le monde carcéral, que restera-t-il,
psychologiquement, humainement de "A" et de "B" ? Quel que soit votre verdict,
avait dit David Turner aux jurés, "leurs
vies ne seront plus les mêmes, ils n'auront plus jamais d'enfance".
D'après
Le Monde Laurent
Zecchini 26
Novembre 1993
en
france
3.
opinion
Président
du tribunal pour enfants de Bobigny (93), Jean-Pierre ROSENCZVEIG essaie de
comprendre et de guérir la délinquance juvénile depuis ses débuts de magistrat
en 1974. A ses yeux, c'est le manque d'espoir qui se fait le plus
douloureusement sentir chez les gamins qu'il rencontre dans son cabinet. Des
jeunes sans rêves, qui ne croient plus en rien.
...
Ses présidences multiples d'associations ont de quoi occuper ses soirées et ses
week-ends : "Objectif Famille", "Enfants du monde, Droits de l'homme",
"Association pour la promotion de la citoyenneté des enfants et des jeunes",
"Pour la cause des enfants", "Défense des enfants international-France"... C'est
que l'enfant occupe une place centrale dans sa vie. C'est son combat, son
obsession. Avant tout président du tribunal pour enfants de Bobigny (le plus
important de France), il aborde chaque année entre 450 et 500 dossiers
nouveaux...
"Je
ne comprends pas, dit-il.
Ou plutôt, je n'explique que par des
considérations politiciennes ce sursaut sécuritaire du gouvernement ... le 8
Juin 1998, un conseil de sécurité intérieure a adopté un programme ambitieux de
réponse à la délinquance juvénile. Il y avait là toute une batterie de mesures
testées à Bobigny, une démarche intelligente, équilibrée et cohérente. Qu'est-ce
qu'on attend pour la mettre en oeuvre ? Pour débloquer des moyens financiers
pour des éducateurs ? Pour déclencher le rôle éducatif des parents? Il ne s'est
rien passé depuis l'été qui justifie la panique ou la remise en cause des
arbitrages de Juin. Méfions-nous d'un nouveau racisme anti-jeunes et gardons la
mesure !"
Certes,
la hausse de la délinquance juvénile s'est confirmée entre temps. Elle approche
22% quand, en 1974, elle atteignait à peine 14%. "Mais, si l'on en croit les statistiques,
cela fait encore 78% d'adultes parmi les délinquants ! ... De grâce, ne faisons pas des enfants
et des jeunes les responsables de tous les maux sociaux ! Le fossé entre jeune
victime et jeune délinquant est si ténu. Et le passage à l'acte est une
frontière trop invisible pour permettre de faire une distinction très nette
entre ces jeunes. Certains s'installent dans la délinquance comme d'autres dans
la toxicomanie ou la prostitution. Gardons-nous des catégories qui nous
rassurent et vaudraient à certains la pitié et à d'autres la
répression-exclusion. C'est de justice dont il doit s'agir. Et de valeurs."
Il
n'est pas question, bien sûr, de nier l'aggravation de la situation. En vingt
cinq ans, Jean-Pierre Rosenczveig a observé la banalisation de la violence ("là où un gosse posait problème, il y en a
cent!"), le glissement de la délinquance contre les biens vers une
délinquance contre les personnes ("Je
veux ta montre, je t'attaque"), et l'émergence de ce qu'il appelle une
délinquance de "socialisation", c'est-à-dire l'adhésion à une culture, un mode
de vie délibérément en marge de la société, hors de ses règles et de ses
valeurs. "Rien à voir avec la crise
trans-générationnelle que traversaient les jeunes, il y a vingt ans, en se
révoltant contre papa-maman, et en marquant leur territoire. Il suffisait de
patienter deux-trois ans et d'attendre, au fond, que jeunesse se passe, les
assurances prémunissant contre le vol ... Aujourd'hui, on ne peut se permettre
d'attendre deux-trois meurtres, deux-trois viols. C'est l'urgence qui
prédomine."
Ce
qui a changé, dit-il, c'est l'espoir. Envolé. Foudroyé. Mort. Noir, l'horizon.
Pessimiste, la vision. Bouchées, les perspectives, fracassés, les projets, les
rêveries. Les gamins qu'il rencontre dans son cabinet de juge n'ont plus aucun
espoir. Ils sont les premières victimes de la crise familiale, de l'éclatement
des couples et d'une multiplication des divorces qui surviennent lorsqu'ils sont
en bas âge. Ils sont aussi en première ligne de la crise sociale. Et survivent,
voilà tout.
"Mes
parents étaient des prolos ... Mais la règle du jeu était simple : si on
travaillait bien à l'école, on s'en sortirait à coup sûr ... Aujourd'hui, ce
n'est plus le cas. Les gamins démunis ne croient plus dans le système éducatif,
ne croient plus en leur intégration, ne croient plus en l'ascenseur social.."
Les
parents ? "Pas forcément démissionnaires,
mais largement disqualifiés. Inaptes à servir d'exemples lorsqu'ils sont au
chômage; trop humiliés au quotidien lorsqu'ils sont Africains; plus crédibles
pour deux sous pour dire à leurs gosses : bosse et tu réussiras".
Ce
qui le frappe, Jean-Pierre Rosenczveig, c'est l'éloignement continu des deux
rives de la fracture sociale. C'est le fossé croissant entre l'immense majorité
des jeunes qui vont bien et le noyau de ceux qui s'enfoncent ... Ils ne veulent
plus s'inscrire dans le temps : ce qu'ils veulent, ils le veulent tout de suite.
Ils ne veulent plus s'inscrire dans la démocratie. Ils n'y croient guère.
Alors,
dit le juge, il faut "relégitimer ses
règles", marquer des repères, expliquer la loi. Voyez les résultats de la
procédure dite en temps réel qui aboutit à convoquer systématiquement au
tribunal les mineurs auteurs d'incivilités ainsi que leurs parents. "Dans 93% des cas, il n'y a aucune récidive,
le rappel de la loi et des responsabilités, voire l'exigence de réparations,
semble efficace à la fois chez les parents et chez les enfants... Les gamins ont
un sens du juste et de l'injuste. Mais ils ne savent rien des procédures, des
règles, des enjeux. Et on voudrait que dans la nuit de leurs dix-huit ans, la
grâce les inonde et fasse d'eux des majeurs responsables, dignes de voter
?"...
Monsieur
le juge est libre surtout. Libre de fustiger comme une fuite en avant effrayante
l'idée de détention provisoire des mineurs. Libre de proclamer que la prison
- cantonnée strictement aux cas
graves- ne protège l'ordre public qu'à court terme et qu'elle libère forcément
un jour des gamins beaucoup plus dangereux. A choisir, et pour contraindre les
éléments les plus incontrôlables, le juge préférerait étendre aux treize-seize
ans la mise sous contrôle judiciaire assortie d'obligations : se soigner, vivre
à tel endroit, se présenter tous les matins à tel autre lieu ... La prison
n'interviendrait que pour punir telle violation.
L'éloignement
des jeunes de leur quartier ? Pourquoi pas, dit-il, s'il s'inscrit dans un
projet éducatif et ne paralyse pas le travail à effectuer avec la famille. Mais
où ? "Les lieux d'accueil se réduisent en
peau de chagrin ... Les éducateurs ont de moins en moins envie de travailler et
de vivre sur place".
L'urgence
? "Miser sur le long terme et refuser la
surenchère démagogique. Trop de petits délinquants de 10-12 ans avaient été
repérés dès la crèche ou la maternelle, puis complètement abandonnés à leur
entrée à l'école. Or, c'est à ce moment-là que se fait l'apprentissage de la
lecture et des premiers actes de la vie sociale. Et c'est donc à ce moment-là
qu'ils s'excluent ! Comment ne pas comprendre que c'est une bombe à retardement
? Une alliance s'impose entre l'Etat et le département autour d'un service
social scolaire. Il faut construire des internats, embaucher des éducateurs,
recréer des réseaux d'entraide ..."
D'après
Le Monde Annick Cojean 22 Janvier 1999
4.
Mais que font les parents ?
Le
parquet des mineurs de Bobigny combat depuis longtemps les carences
familiales.
Le
tribunal de Bobigny (Seine-St-Denis) n'a pas attendu le débat soulevé par le
rapport Lazergues-Balduyck pour appliquer - en fait, réactiver - les textes du
Code pénal qui permettent de sanctionner les parents défaillants.
"Madame, votre fils se laisse entraîner par
ses copains. Il ne se rend pas compte que c'est grave ..."
Caricature
de petit rappeur, Farid, 11 ans, enfreint la loi sans trop le savoir. Il a donné
un coup de pied dans une voiture. Christian Bech, délégué du procureur, démêle
les faits, fouille dans la vie de cet enfant habillé en Nike de haut en bas,
questionne la mère sur le parcours scolaire de Farid. Il poursuit :
"-Alors
pourquoi t'es là ?
-
J'ai tapé dans une voiture.
-
Et alors ?
-
Ben, je l'ai dégradée
-
Tu voulais prendre quelque chose à l'intérieur ?
-
Pas moi, mais mon copain. Il m'a dit d'y aller. C'est pas moi qui l'a donné, le
coup de pied ..."
Vingt
minutes de pédagogie plus tard, le délégué, un ancien policier, s'adresse à la
mère :
"Je
vais le mettre à l'épreuve pendant trois mois. S'il recommence, un juge sera
saisi d'office. Mais, jusque là, il peut plonger; il a une petite cervelle ...
Surveillez ses fréquentations."
Ailleurs,
Farid n'aurait pas eu à expliquer son geste. Il n'a rien volé. Mais en
Seine-Saint-Denis, depuis 1992, toute infraction est assortie au minimum, et
cela dès l'interpellation, d'une convocation au parquet des mineurs de Bobigny.
Les parents doivent obligatoirement accompagner leurs enfants. Un moyen de
combattre le sentiment d'impunité des délinquants, de déceler leurs éventuelles
failles psychologiques et leurs carences éducatives. Une expérience pilote menée
en partenariat avec la police et l'Education nationale, "dont les seuls buts sont la lutte contre la
réitération des faits et la restauration de l'autorité parentale" explique Pierre Moreau, procureur
adjoint de Bobigny. Son expérience est largement reprise dans le rapport
interministériel sur "la prévention et le
traitement de la délinquance des mineurs" remis à Lionel Jospin, qui
consacre 14 propositions à la responsabilisation des parents.
Car,
à Bobigny, si l'on rappelle la loi aux enfants, on rappelle aussi à l'ordre les
parents dépassés. Quand cela ne suffit pas, le tribunal peut aller jusqu'à les
condamner à deux ans d'emprisonnement et 200 000 francs d'amende - "pour
soustraction aux obligations de père ou de mère" - selon l'article 227-17 du
Code pénal. En 1997, 27 parents sont passés en correctionnelle pour avoir
laissé, comme on dit dans les couloirs de Bobigny "délinquer" leurs
enfants.
Christian
Bech consigne solennellement les déclarations des voleurs de disques, de vélos,
de tam-tams, celle des détenteurs de couteaux ou des familiers de l'injure ...
Tantôt rude, tantôt paternel, il sermonne les gamins, admoneste leurs parents :
"Je suis un détecteur, un régulateur. Le
but en les recevant ici, est de ne plus jamais les revoir."
En
1997, si 1 238 mineurs ont été déférés au parquet devant un juge pour des
affaires franchement sérieuses - viols, attaques à main armée... - 4 451 ont été
convoqués par un délégué du procureur. Efficace ? 7,7% seulement ont récidivé,
comptabilise Pierre Moreau.
"J'étais
dans la classe. Il m'a insultée.
-
Elle me cherche tout le temps ..."
Sur
le gril, deux collégiens de 12 ans essaient de théoriser leur dispute. Les
parents s'épient mutuellement avant de s'en mêler ... Dialogue surréaliste
autour d'une querelle scolaire. L'insolent est tenu, après excuses publiques, de
ne pas recommencer ses outrages jusqu'à la fin des vacances. Le père est prié de
"surveiller" son fils, sous peine d'être à son tour déféré.
"Attention,
le dispositif répressif a ses limites, et nous sommes au bout" prévient
Françoise Guyot, substitut du procureur, qui relève les effets pervers du
partenariat mis en place à Bobigny : les autorités se déchargent sur le tribunal
pour un oui ou un non... En cinq ans, le nombre d'affaires est passé de 2 700 à
7 200. Elles concernent désormais, pour la moitié, des jeunes de moins de 16
ans.
D'après L'Express
Karen Saranga 23 Avril
1998
5.
la
justice n'offre pas d'impunité aux jeunes délinquants
récidivistes
Une
étude inédite de l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (Ihesi)
passe au crible les itinéraires judiciaires de cent trente neuf jeunes
délinquants récidivistes de Seine-Saint-Denis, entre 1990 et 1995. Cette
recherche, réalisée dans quatre communes comptant des quartiers difficiles,
remet en cause le sentiment d'impuissance des policiers qui dénoncent
fréquemment le manque de suivi des procédures par la justice. Mineurs et
majeurs, le taux de condamnation s'élève à environ 37%.
Mineurs
ou âgés de moins de vingt cinq ans, résidant dans quatre communes comptant des
quartiers difficiles - Epinay, La Courneuve, Saint-Denis et Stains -, ces
délinquants "réitérants" ont été
sélectionnés pour avoir été visés, comme auteurs de délits, dans au moins trois
procédures de police judiciaire transmises au parquet de Bobigny en 1992 et
1993.
Centrée
sur les commissariats des quatre communes, l'enquête a d'abord montré "le sentiment d'impuissance et la
démotivation qui en découle". La complainte est classique : "Le fonctionnement de la Justice est mis en
cause par les fonctionnaires de police, qui estiment que les procédures manquent
de suivi" et que les délinquants juvéniles sont trop vite remis en liberté,
après leur interpellation, par des magistrats complaisants. Mais cette rengaine
policière a été nettement modulée par une seconde phase de la recherche, qui a
observé le suivi judiciaire des délinquants les plus endurcis passés par ces
mêmes commissariats. Ce qui a permis de mesurer l'écart entre les faits et la
perception des policiers qui, par exemple, avaient déclaré "un nombre de procédures établies à
l'encontre de certains de ces jeunes beaucoup plus important que le nombre
réel"...
Du
côté des mineurs, trois voies principales de traitement judiciaire ont été
suivies. Près d'un tiers des procédures ont été jugées par le tribunal pour
enfants, saisi en priorité dans le cas des délits les plus fréquents pour cette
tranche d'âge : les vols, le recel, les coups et blessures volontaires (CBV) et
les destructions. Devant cette juridiction spécialisée, chargée d'examiner les
affaires les plus graves commises par des mineurs, 58% des délits ont été
sanctionnés par une peine pénale (8 cas de prison ferme, 28 cas de prison avec
sursis, 4 cas de prison avec sursis partiel et 21 cas d'amendes ou de travail
d'intérêt général); les autres procédures jugées, ont abouti à une relaxe ou à
un non-lieu, ou étaient toujours en cours pendant la recherche. S'agissant des
14% d'infractions considérées comme moins graves, qui sont examinées par le juge
des enfants en chambre de conseil, 37 admonestations et 4 remises aux parents
ont été recensées. Enfin, 38% des affaires ont été classées, souvent à l'issue
d'une convocation devant le procureur...
Tous
âges confondus, le taux de classement est finalement "assez bas" (38% pour les mineurs et 25%
pour les majeurs). "Le sentiment
d'impunité exprimé par les policiers semble découler d'un manque de retour
d'information", ces derniers étant insuffisamment tenus au courant des
suites judiciaires réservées aux délinquants qu'ils ont interpellés...
D'après Le Monde Erich
Incyan 30 Mai 1997
6.
la
prise en charge des jeunes délinquants souffre d'un grand manque de moyens.
Le
rapport de la mission interministérielle sur la prévention et le traitement de
la délinquance, dénonce "une chaîne de dysfonctionnements" qui va de la justice
aux parents, en passant par la police et l'éducation nationale. Il ne juge pas
nécessaire de réviser les textes en vigueur.
Loin
de souffrir de l'inadéquation de ses textes législatifs sur la délinquance des
mineurs, la France pèche par l'insuffisance des moyens et des structures qu'elle
consacre à ce nouvel enjeu de société ... La mission interministérielle
stigmatise les dysfonctionnements de l'Etat, qu'elle impute au manque de
coordinations des politiques et à la faiblesse des moyens qui leur sont alloués
... Pour la mission, si "l'ordonnance de
1945 offre un panel particulièrement étendu de réponses" à la délinquance
des mineurs, "de nombreuses dispositions
de ce texte fondateur sont peu ou mal appliquées, souvent faute de
moyens."...
Au-delà
des 135 mesures qu'elle propose, le constat que dresse la mission rejoint les
analyses des nombreux travaux et missions déjà effectués sur la question. Ainsi
en est-il de la déresponsabilisation des parents, dont la mission souhaite
sanctionner les défaillances en laissant la possibilité aux juges de mettre sous
tutelle les allocations familiales, d'engager des poursuites pour recel ou
incitation à l'infraction ou de prononcer des condamnations pour défaut
d'autorité parentale. Une centaine de condamnations sont déjà prononcées chaque
année en France au titre de l'article 227-17 du code pénal, sans que rien ne
prouve , pour l'heure, leur efficacité sur la prise en charge des jeunes.
Alors
que l'école constitue "l'institution
centrale de socialisation et d'intégration", la mission constate qu'elle est
"pour certains jeunes, la première étape
d'un processus pervers de relégation". Ainsi, les réponses développées
depuis les années 80 (zones d'éducation prioritaires, classes adaptées ...), "ne paraissent pas adaptées à la situation
spécifique des mineurs délinquants, pour lesquels seul un encadrement fort et
structurant permet d'obtenir des résultats probants"...
Les
parlementaires pointent également la grande disparité dans les dispositifs de
protection de l'enfance qui sont de la responsabilité des départements depuis la
décentralisation. Les services de protection maternelle et infantile (PMI), par
exemple, qui jouent un rôle-clé dans le repérage des problèmes dès le plus jeune
âge, ne sont plus la priorité des
conseils généraux"... C'est pourquoi la mission souhaite voir instituer par
l'Etat une obligation de moyens à la charge des départements, comme c'est déjà
le cas pour le RMI. Enfin, la mission plaide pour la création d'une prise en
charge psychiatrique spécifique des adolescents, quasi inexistante aujourd'hui.
En matière de répression, les rapporteurs insistent sur la nécessité de
renouveler l'approche policière de la délinquance des mineurs...
Face
à l'incompréhension entre jeunes et policiers, la mission préconise la mise en
oeuvre d'une politique spécialisée de traitement des mineurs délinquants, dans
le cadre notamment des brigades des mineurs qui ne traitent que des mineurs
victimes. Le rapport note en effet que "la dimension psychologique des actes de
délinquance et la fragilité structurelle de l'adolescent, qu'accroît dans bien
des cas la fragilité sociale des familles, sont trop souvent négligées, tant au
stade de la présence policière sur le terrain qu'à celui de la garde à vue et
des auditions. Les familles sont insuffisamment connues et entendues des
services. Les enquêtes sur l'environnement social du mineur, censées accompagner
les défèrements [au parquet] sont devenus rarissimes."
Les
critiques de la mission s'adressent également aux réponses judiciaires apportées
aux jeunes délinquants. Elle constate ainsi une grande disparité des politiques
des parquets en la matière : les procédures de "traitement en temps réel", qui
permettent de convoquer systématiquement au tribunal les mineurs auteurs
d'incivilités, ne sont encore que peu appliquées; les médiations-réparations
sont très inégalement utilisées, la majorité des parquets n'y ayant pas encore
recours. Par ailleurs, les parquets qui sont fortement impliqués dans la gestion
de la petite délinquance, ont été amenés, faute de moyens, à se désengager du
suivi de ces procédures.
C'est
que la justice des mineurs souffre d'un manque de moyens patent, qui accroît
d'autant les délais de traitement des affaires. Seuls 314 magistrats sur 6 000 exercent les
fonctions de juges des enfants, et
ce, pour deux ans et demi en moyenne. Débordés par l'augmentation des affaires
tant civiles que pénales, les juges n'utilisent pas pleinement les ressources
que leur offre l'ordonnance de 1945, tels la liberté surveillée préjudicielle,
le contrôle judiciaire, la réparation ou le travail d'intérêt général... 4 000
mesures de justice concernant des mineurs sont actuellement en attente
d'exécution. La Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) est la première
frappée par cette pénurie. La mission estime qu'il faudrait doubler les 3 600
postes d'éducateurs dans les six années à venir.
Estimant
que "le modèle unique des foyers n'est
plus de mise", les parlementaires soulignent la nécessité "de constituer une palette de réponses
variées, adaptées à l'évolution des problèmes posés par les mineurs", que ce
soit par des accueils d'urgence, des placements en famille d'accueil ou en
unités à encadrement éducatif renforcé (UEER)... La mission estime que "l'enfermement des mineurs délinquants doit
se réaliser par la prison", pour autant que l'Etat s'engage dans une "révision radicale des conditions de
détention des mineurs". Une détention qui a "évidemment un coût", mais qui s'avère
"un investissement indispensable pour la
société"
D'après
Le Monde Cécile
Prieur 18 Avril 1998
chacun
dans leur studio, les jeunes du shi font l'apprentissage de l'autonomie
"Le
Shi, c'est un apprentissage de la vie. c'est comme un chemin que tu dois passer
entre ton enfance et ta vie d'adulte. Tu t'y retrouves face à toi-même et ou tu
t'enfonces, ou tu t'en sors".
Aliénor, elle, s'en est sortie. Depuis qu'elle est prise en charge au service
d'hébergement individualisé (SHI) de la Garenne-Colombes (Hauts- de- Seine),
elle s'est réappropriée la vie qu'avait failli lui voler une famille
déstructurée et un beau-père violent. A presque dix neuf ans, elle occupe seule
un studio, s'apprête à passer son bac et envisage d'entamer des études
littéraires. Une indépendance acquise de haute lutte, avec le patient soutien de
Nadia Faure et Alain Moïse, deux éducateurs chevronnés qui expérimentent jour
après jour un mode nouveau de prise en charge des jeunes en grande
difficulté.
Crée
en 1983, mais véritablement développé en 1990, le service d'hébergement
individualisé, qui appartient à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), a
été fondé sur un constat : les jeunes en difficultés, qu'ils soient délinquants
ou en danger, ne supportent plus les hébergements collectifs où ils mettent en
échec les méthodes éducatives. "Puisqu'ils ne tenaient plus dans les
foyers, on a pensé qu'il fallait délocaliser l'hébergement, raconte Nadia
Faure, responsable du SHI. On a donc
décidé de leur offrir chacun des petits studios. On voulait casser cette spirale
de l'échec et leur laisser enfin le temps de progresser, de grandir."
Les
jeunes accueillis au SHI, qui sont placés sur ordonnance du juge des enfants à
partir de seize ans, ont tous écumé les foyers. Ils sont hébergés dans un studio
où ils vivent seuls avec l'interdiction d'héberger quelqu'un pour la nuit, ni
parent, ni ami. Le loyer est totalement pris en charge par le SHI, qui leur
octroie 400 francs par semaine pour vivre. L'unique contrepartie est
l'obligation d'être en activité (école, travail ou formation professionnelle) ou
en recherche d'activité... A l'heure où d'autres font le pari d'offrir la
liberté à des jeunes pourtant en pleine crise. Le résultat est surprenant.
Certes,
les premiers temps sont difficiles. Généralement, même s'ils en rêvent, les
jeunes s'installent dans leur studio, la peur au ventre, submergés par
l'angoisse de la solitude. "Pour la
contrecarrer, ils font venir la bande de copains, raconte l'éducatrice. Evidemment, c'est très vite le foutoir.
Puis, tout d'un coup, ils se rendent compte que ce n'est plus supportable. Alors
qu'ils avaient toujours fait partie des envahisseurs, ils se sentent à leur tour
envahis. C'est à ce moment qu'ils cherchent l'appui de l'adulte et qu'on peut
commencer à travailler avec eux : c'est le point de départ du
changement."
Au
moins une fois par semaine, les jeunes passent à la permanence du SHI où ils
retrouvent les deux éducateurs qui les aident, avec écoute et attention, à se
structurer. L'objectif est de donner du temps au temps, de laisser à ces
adolescents, qui ont subi la violence et l'ont parfois fait subir aux autres, le
loisir de se découvrir et d'apprendre à exister par eux-mêmes...
"Ici,
on nous prend pour des adultes, des êtres normaux, renchérit
Aliénor. Pendant toute notre enfance, on
a été jugés, étiquetés, mais quand on arrive devant eux, on n'est pas des jeunes
en difficultés, on est des jeunes comme les autres." ... Nadia Faure incarne
la figure de l'autorité, le rappel à la loi,, la règle qui contraint et structure à la fois. Alain Moïse est le
confident, celui qui prodigue la parole, qui aide, soutient, soulage...
"Ici,
nous ne faisons rien d'autre que permettre à ces gosses de découvrir ce qu'ils
portent en eux-mêmes, comme n'importe quel enfant aujourd'hui."
D'après
Le Monde Cécile Prieur 18 Avril 1998
8.
Les mineurs face aux dispositifs judiciaires :
que dit le droit ?
.
La
responsabilité parentale
Le
Code civil régit dans ses articles 371 et suivants, l'exercice de "l'autorité parentale". Il dispose que
l'enfant reste sous l'autorité [de
ses parents] jusqu'à sa majorité ou son
émancipation. L'autorité appartient aux père et mère pour protéger l'enfant dans
sa sécurité, sa santé, et sa moralité. Ils ont à son égard droit et devoir de
garde, de surveillance et d'éducation".
.
La
justice des mineurs
C'est
une justice spécialisée, régie par l'ordonnance du 2 Février 1945, affirmant la
primauté de l'éducation sur la répression. Elle est rendue par les juges pour
enfants, qui interviennent aussi bien auprès des enfants en danger (mesures
éducatives) que des jeunes délinquants (sanction pénale).
.
Les mesures éducatives
Saisi
par le procureur de la république, qui reçoit des signalements émanant des
services sociaux, de l'éducation nationale, de la police, ou de toute personne
estimant l'enfant en danger, le juge pour enfants fait procéder à une enquête
sociale sur l'environnement du mineur, des examens médicaux et psychologiques.
Il prend alors les mesures appropriées d'assistance éducative. Il peut maintenir
le mineur dans son milieu de vie, en désignant une personne qualifiée
(éducateur) ou un service d'éducation en milieu ouvert qui sera chargé
d'assister la famille et de suivre l'enfant. En revanche, s'il estime l'enfant
en danger, il peut décider du retrait l'enfant de son milieu familial et le
placement en établissement ou en
foyer. Dans tous les cas, les personnes ou services chargés de suivre le
développement de l'enfant sont tenus d'informer le juge régulièrement. Environ
135 000 mesures d'assistances éducatives ont été rendues en 1995.
.
Les
sanctions pénales
Les
mineurs de moins de treize ans ne peuvent pas se voir infliger de sanction
pénale. Au-delà, les juridictions pour mineurs ont le choix entre
l'admonestation, la mesure de réparation, la remise aux parents, le placement,
la liberté surveillée, le sursis avec mise à l'épreuve, le travail d'intérêt
général et l'emprisonnement. Un mineur ne peut pas être incarcéré entre treize
et seize ans, sauf pour un crime. les mineurs de seize à dix huit ans ne peuvent
pas rester en détention plus d'un an en cas de délit grave, deux ans en cas de
crime. Quelques 50 000 sanctions
pénales ont été prononcées à l'encontre des mineurs en 1995.
9.
le
recours à l'incarcération des mineurs est devenu de plus en plus
rare
En
une quinzaine d'années, le placement en détention des moins de dix huit ans a
diminué de moitié. Les réformes législatives intervenues font que les juges
décident de la prison "dans des cas extrêmes". Trois quarts des peines
effectuées sont inférieures à un an.
Le
nombre des mineurs détenus dans les prisons françaises a quasiment baissé de
moitié, passant de 914 à 514. Pendant cette même période, l'incarcération des
majeurs a progressé à grand pas : le nombre total de détenus est passé de 39 000
à 52 000. Les mineurs ne constituent plus que 1% de la population pénitentiaire.
Les textes législatifs intervenus à partir de 1985 sont directement la cause de
la chute de la courbe.
Le
tournant a eu lieu en 1987. Cette année-là, la loi interdit la détention
provisoire de tous les jeunes de moins de treize ans et réserve celle des
seize-treize ans aux seules affaires correctionnelles. Fidèle à l'esprit de
l'ordonnance de 1945, qui affirme le primat de l'éducation sur la répression, le
texte souligne que l'incarcération ne peut être ordonnée que "si cette mesure paraît indispensable,
ou encore s'il est impossible de
prendre toute autre disposition". Deux ans plus tard, la loi se fait plus
restrictive encore : pour les jeunes de seize à dix huit ans, la détention en
matière correctionnelle est limitée à deux mois.
Aujourd'hui,
la plupart des juges des enfants utilisent l'incarcération en dernier recours,
lorsque toutes les solutions ont échoué. "Je réserve la prison aux cas extrêmes,
c'est-à-dire aux jeunes qui commettent, crescendo des passages à l'acte répétés
en peu de temps, surtout quand il y a des atteintes aux personnes, observe
Christiane Berkani, premier juge d'instruction à Paris. Cette confrontation à la loi est souvent
brutale, mais elle peut avoir des vertus éducatives : parfois un dialogue
s'amorce. L'incarcération est un choc. Le jeune est séparé des influences
positives ou négatives de sa famille et il y a des éducateurs qui lui parlent de
lui."...
La
plupart des jeunes qui se retrouvent en prison sont en détention provisoire : le
taux de prévenus, qui s'établit à moins de 40% pour les adultes, atteint 80%
dans le cas des mineurs. Les rares adolescents qui ont été condamnés effectuent
en majorité des courtes peines : les trois quarts se sont vus infliger une
incarcération de moins d'un an...
L'infraction
le plus souvent sanctionnée reste le vol - plus de 80% des cas - mais, avec le
temps, il cède peu à peu la place aux atteintes aux personnes et aux
moeurs.
Afin
de les préserver de la violence des prisons pour adultes, les adolescents sont
incarcérés dans des quartiers spéciaux. "Il ne peut être admis que les détenus
restent oisifs pendant le temps de leur détention" note une circulaire de
1991. Cela implique de mener des opérations lourdes - création de salles
d'accueil et de salles de sport - et de spécialiser les surveillants de ces
quartiers.