LIEN SOCIAL Numéro 581, 21 juin 2001
Le rapport Naves-Cathala
Tempête sur le placement, lASE sur la sellette
Une réforme de laide sociale à lenfance se prépare. À lorigine le rapport Naves-Cathala (juillet 2000) et le pari de Ségolène Royal, ministre déléguée à la Famille, de diminuer de moitié, par de simples mesures de bon sens, le nombre denfants placés . Doit-on en déduire que les travailleurs sociaux font mal leur travail ?
Nous avons donné la parole à Jean-Pierre Rosenczveig président de tribunal pour enfants et de l'ANCE et à Pierre Naves, inspecteur général des affaires sociales, coauteur avec Bruno Cathala du rapport sur lopportunité de cette réforme, et aux parents qui sestiment victimes de placements abusifs. Philippe Gaberan et Jean-Marie Servin font une analyse de la situation
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Quels sont les éléments de ce rapport « Naves-Cathala » qui vise à transformer les pratiques socio-éducatives au sein de laide sociale à lenfance ?
Jean-Pierre Rosenczveig : Ce projet de réforme de lASE a lodeur dune évolution mais, par certains côtés, présente un classicisme et un manque dinnovations caractéristiques de ladministration. Cependant, il y existe une volonté de tirer les conséquences du premier rapport Naves-Cathala de 1984 et donc de mieux garantir les droits des parents au quotidien, dans le fonctionnement de lASE, et le dispositif de protection de lenfance en général, donc de franchir une ou deux étapes supplémentaires par rapport à la loi du 6 juin 1984. Celle-ci avait été une avancée importante. Par la suite, le rapport de Pierre Naves est allé plus loin en permettant aux gens daccéder plus facilement aux dossiers afin quils sachent ce quon leur reproche et quel est le problème qui justifie une prise en charge socio-éducative. Ainsi, parmi ces nouvelles mesures quelques-unes constituent un progrès comme celle de la mesure éducative familiale en amont de la prise en charge physique, ou celle du suivi de lenfant à travers un soutien à lexercice de la parentalité etc. Mais il existe aussi des « manques » puisquaucun point dans ces propositions ne remet en question le concept même du placement. Noublions pas pourtant « quon place un objet sur un meuble, mais quon accueille un enfant ». Moi lorsque je serai très vieux, je ne veux pas être placé, mais accueilli si possible dans un lieu convivial . Il serait donc utile de commencer cette réforme en changeant cette notion de placement qui évoque la sanction dune faute et sa pérennité. Il me semble que le mot accueil créerait une dynamique tout autre.
Pierre Naves : On peut certes, discuter sur les termes, mais le mot placement correspond bien à une réalité. On déplace un enfant, on le confie à une famille daccueil, ou à un établissement pendant une durée limitée. Il y a donc une séparation nécessaire car il existe bien réellement un danger pour lenfant. Ceci dit, lobjectif de ce rapport est bien de réduire les placements, non pas parce quils sont mauvais en soi, mais surtout pour la douleur immense quils causent aux parents. Or, la façon dont se décident les mesures éducatives ne respecte pas suffisamment les parents, car beaucoup dentre eux nont toujours pas accès aux dossiers, ou dautre part, on ne prend pas suffisamment en compte ce quil peut y avoir de positif chez eux, la tendance étant plutôt dinsister sur les carences et les difficultés. Nous proposons
de manière obligatoire la présence dun avocat le plus tôt possible dans la procédure. Cela nous semble déterminant car les parents narriveront à être défendus que sil y a quelquun de compétent. Il y a suffisamment de jeunes avocats qui ne demande pas mieux que de se former sur lorganisation administrative, avec des notions de sociologie et de psychologie, pour mieux comprendre des situations familiales complexes et intriquées afin de mieux travailler en relation avec elles
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De plus, logiquement au moment du placement doit exister un accompagnement de la famille pour que celui-ci ne soit que temporaire. Or, dans bon nombre de cas ce suivi de la famille nexiste pas lors de la séparation. Nous avons observé que dans beaucoup détablissements, les équipes ont envie de changer leurs pratiques et dinnover. Notre rapport va leur servir car il faut dabord établir un constat des pratiques quils connaissent, par un tiers, dans un cadre national par une Inspection générale, et qui propose des pistes de solutions qui dailleurs dans un certain nombre de cas sont déjà mises en uvre pour les conforter dans leur désir de changement avec un cadre de références. Cela va permettre de rassurer ceux qui ont déjà pris ces initiatives, et donner des idées à ceux qui auraient envie de les prendre.
Que préconisez-vous pour que les travailleurs sociaux aillent plus loin ?
Pierre Naves : Nous proposons quun module dans le cursus de la formation initiale ou continue des travailleurs sociaux soit introduit pour améliorer le processus découte directe de la parole de la famille. Être en mesure dentendre et davoir du respect pour ces familles. Loin de nous lidée que ces professionnels ne les respectent pas, mais il peut sintroduire une certaine routine de par leur surcharge de missions, et souvent ils font face à lurgence. Ont-ils toujours la possibilité daller à la recherche de la qualité, des compétences, de ces parents même si ceux-ci ont aussi par ailleurs des tas dautres problèmes qui peuvent les marquer ? Nous insistons aussi sur lorganisation des dispositifs départementaux. Ainsi autour de lenfant interviennent des institutions telles que léducation nationale, la jeunesse et les sports, le conseil général, laide sociale, et il nexiste pas de coordination entre lAS qui étudie le dossier insertion pour le père et un éducateur qui va soccuper de lenfant dans une mesure éducative. Si on ajoute de surcroît les centres sociaux, la CAF et la DASS État, qui depuis la décentralisation refuse de soccuper aussi de lenfance ; nous aboutissons à une incohérence Nous préconisons donc une vrai transversalité de toutes ces compétences.
Jean-Pierre Rosenczveig : Dans votre rapport, on trouve à ce niveau un racisme anti-institutionnel, à travers une représentation de lASE plutôt proche du XIX siècle, un service social qui ne songerait quà sauto-alimenter et rapter les enfants, des travailleurs sociaux qui seraient des professionnels froids et sans humanité, et des logiques institutionnelles qui broieraient les personnes. Or, lASE ou la PJJ moderne, nont plus rien à voir avec celles dil y a 30 ans et a fortiori avec lassistance publique dantan. Jai donc le sentiment malgré tout le travail effectué par des rapports comme Bianco-Lamy qui ont révolutionné entre 75 et 85 les pratiques sociales, que certaines personnes sont restées figées dans une perception de lASE passéiste. Cest alarmant et choquant pour les travailleurs sociaux.
Il paraît bien évident que vous êtes tous deux dardents défenseurs du travail avec les familles. Pouvez-vous en dire quelques mots en guise de conclusion ?
Jean-Pierre Rosenczveig : Si on veut éviter la prise en charge éducative dun enfant de façon pérenne, on sait tous quil faut travailler la cellule familiale. Il faut donc au travers de ce qui vit lenfant son comportement, labsentéisme scolaire, ou des actes de délinquance, de la violence subie à savoir un dysfonctionnement de type familial qui peut avoir des origines dordre culturel, personnel, psychiatrique, économique etc. organiser la prise en charge globale de la cellule familiale. Lanalyse systématique montre bien dailleurs quon ne peut pas aider quelquun sans se préoccuper de lui dabord comme personne mais aussi sans soccuper de son réseau.
Pierre Naves : Je suis bien sûr tout à fait daccord avec vous. Il me paraît indispensable de développer le soutien à la parentalité, ce qui veut dire que dans bon nombre de cas, ce sont des échanges entre parents qui ont des ressources personnelles quil sagit de mettre en valeur. Les parents denfants handicapés, au travers de lAPF ou lUNAPEI, se battent et représentent aujourdhui un lobby important. Or, pour ces 300 000 enfants de lassistance éducative personne « ne porte la parole ». Il est indispensable de remédier à ça.
Propos recueillis par Guy Benloulou