Le président du tribunal pour enfants de Bobigny déclare que la délinquance n'est pas une fatalité

Dans le bureau du juge

Le Nouvel Observateur. - Les chiffres de la délinquance ne traduisent-ils pas une peur accrue de la société face à ses jeunes ?

Jean-Pierre Rosenczveig. - Faisons le point, avant tout, chiffres à l'appui, sur cette montée de la délinquance. Il est vrai qu'aujourd'hui 21 % des actes délinquants sont commis par des mineurs, contre 14 % en 1980. On se focalise sur les jeunes ; or il faut savoir que quatre actes délinquants sur cinq sont dus à des individus majeurs. Mais, aujourd'hui comme hier, 93 % des adolescents qui ont affaire à la justice sont des primo-délinquants qui n'arriveront pas jusqu'à mon bureau. Ils commettent une bêtise, un vol de cyclomoteur ou autre, prennent un savon dans le bureau du procureur, et généralement cela les impressionne suffisamment pour qu'ils ne recommencent pas. Restent les 7 % qui peuvent devenir de vrais délinquants, un chiffre comparable à celui d'il y a dix ans...

La délinquance juvénile se caractérise par sa violence et par le fait qu'elle est plus souvent dirigée contre des personnes que contre des biens. Là encore, il faut être vigilant, et ne pas voir en tout adolescent un malfaiteur qui sommeille. Une anecdote personnelle illustre bien ce préjugé. Un soir, je croise deux jeunes, capuchon rabattu sur le visage. J'ai l'impression que l'un a une barre de fer à la main... Celui que je crois armé m'interpelle et, vu mon métier, je ne suis pas très rassuré. En réalité, il veut me remercier de ce que j'ai fait pour lui il y a quelques années. Il a un travail et a monté un orchestre avec des copains. Ce que j'avais pris pour une barre de fer n'était qu'une flûte traversière ! Comme quoi les juges ne sont pas à l'abri de mauvaises interprétations...

N. O. - Ces 7 % de délinquants ont-ils des histoires communes ?

J.-P. Rosenczveig. - Malheureusement, je vois de plus en plus d'enfants orphelins de père. Il n'est bien sûr pas question de revenir sur les libertés individuelles conquises ces dernières années, mais il faut que les parents respectent, en tant qu'adultes, les engagements vis- à-vis de leurs enfants. Au surcroît de libertés doit correspondre un surcroît de responsabilités. Tout enfant a le droit de connaître son père et je suis pour l'établissement légal du lien biologique, sans que soit niée la filiation affective puisque nombre d'enfants ne vivent pas avec leur père mais avec leur beau-père. Personne ne doit être amputé d'une partie de son histoire, et je vois trop souvent dans mon bureau des enfants qui ne connaissent même pas le nom de leur père ! J'ai bien conscience que l'intérêt des enfants cache toujours des intérêts d'adultes, les enfants ont le droit de connaître le nom de leur géniteur. Et un droit, ça ne se discute pas !

N. O. - Quand les jeunes dérapent, est-ce la faute des parents ?

J.-P. Rosenczveig. - Il ne faut pas leur jeter la pierre systématiquement car, lorsqu'on sait les mobiliser, ils sont presque toujours là. Je constate que les parents sont rarement démissionnaires ; ils sont plutôt démissionnés par les circonstances de la vie, le chômage, les problèmes d'intégration... Tant que l'on n'aura pas réduit la fracture sociale, on ne réglera rien en profondeur. Nous reprochons aux gosses des actes dont nous sommes responsables. Notre société ne sait pas protéger ses enfants ; c'est pourquoi elle se retrouve un jour agressée par eux. Il ne faut pas oublier que les deux tiers des affaires que je traite concernent la protection de jeunes en danger : mauvais traitements, violences, incestes... Des histoires qui font moins de bruit que les voitures brûlées, mais qui cassent des mômes pour la vie.

N. O. - Que proposez-vous ?

J.-P. Rosenczveig. - Toute tentative pour réduire la délinquance ne peut se faire qu'en deux temps : un temps de réaction immédiate, car il faut bien que la société se protège. Mais cette étape reste totalement insuffisante si elle ne s'accompagne pas, dans un second temps, d'une politique sociale et familiale à long terme. On a noté, ces dernières années, un rajeunissement des délinquants qui commettent leurs premiers délits. Or la plupart de ces gamins sont en échec scolaire depuis le cours préparatoire. Incapables de suppor- ter une contrainte, ils s'ennuient à l'école, dérangent tout le monde. C'est à ce moment-là qu'il faudrait les repérer et réagir à ce que l'on nomme pudiquement « premières incivilités », et qui n'est en fait que l'annonce de bêtises à venir, nettement plus graves. Autre projet qui me tient à coeur : le tutorat. Je suis convaincu qu'un bon nombre de jeunes, notamment issus de l'immigration, pourraient obtenir un diplôme bac + 2 s'ils étaient soutenus au niveau du collège par une sorte de parrain et accompagnés jusqu'à l'université. Cela contribuerait à réduire le chômage... et donc la délinquance !

Jean-Pierre Rosenczveig est président du tribunal pour enfants de Bobigny. Il est l'auteur de « Justice pour les enfants » (Robert Laffont, 1999).

Propos recueillis par BERNADETTE COSTA-PRADES


Nouvel Observateur -H.S. N°41


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