ARTICLE DANS "LIBERATION" DATE DU VENDREDI 15 SEPTEMBRE:

12 ans, quatre jours seule à Roissy Aucune structure n'accueille les mineurs étrangers retenus par la PAF.
Par DOMINIQUE SIMONNOT

Le vendredi 15 septembre 2000

Son nez dépasse à peine de la barre du tribunal. Jeanny mordille son pouce. «Tu parles français?» demande le juge. «Un peu», répond l'enfant. Elle comparaissait hier au tribunal de Bobigny lors de l'audience consacrée aux étrangers. Dimanche, la fillette de 12 ans est arrivée à Roissy, venant de Brazzaville. Seule. Depuis, elle était à l'hôtel Ibis, deuxième étage, la zone d'attente de l'aéroport. Hier, donc, le juge devait décider s'il maintenait ou non Jeanny en zone d'attente. Dimanche soir, son avocat, Me Pascal Lévy, s'est précipité à l'hôtel: «Je me disais, elle a 12 ans, elle est seule dans cet endroit infect, au milieu d'adultes!»

Doutes policiers. Il avait été prévenu par le père de Jeanny, qui réside et travaille en France. Au Congo, la mère de Jeanny a été tuée pendant la guerre civile, puis sa grand-mère, qui l'élevait, est morte à son tour. Le père, lassé de ne pouvoir faire venir sa fille par la voie du regroupement familial, lui a payé un billet d'avion. A Roissy, la Police aux frontières (PAF) refuse l'entrée sur le territoire. «Nous pensons à une usurpation d'identité, ce n'est sans doute pas la fille de ce monsieur, déclarait-on mardi à la direction de la police nationale. Nous pensons également à des réseaux de prostitution.» Quand l'avocat arrive à l'hôtel Ibis, il trouve «le policier de la PAF en train de tenter de convaincre la petite de prendre l'avion pour le Congo».

A la base des soupçons policiers, on trouve une faute du père. Cet été, il a fait établir un document de voyage pour sa fille par la sous-préfecture du Raincy, avec l'état civil de Jeanny. Mais la photo est celle de sa cousine qui vit en France. Le père a pensé que les policiers n'y verraient que du feu. Raté. Mais hier, à l'audience, ce n'est pas sur ce point que se bat l'avocat: «Vous êtes face à une mineure de 12 ans, lance-t-il au juge, toute la procédure est nulle, car elle n'a pas la capacité d'ester en justice. De plus, on lui a notifié ses droits par écrit, il lui a été impossible de rien comprendre.» Pascal Lévy saisit un journal: «Faites-lui lire un passage et voyez vous-même.» La fillette ânonne et le juge agite la main: «Vous pouvez arrêter!»

Quatre jours seule. Le ministère de l'Intérieur a programmé pour Jeanny un vol le 16 septembre vers Brazzaville. Pas question, reprend l'avocat. «J'ai informé, plaide-t-il, le ministère et sa Direction des libertés publiques de cette situation inadmissible, j'ai demandé que l'on remette cette jeune fille à son père avant qu'elle vienne devant vous. Ce qui me hoque, c'est ce maintien en zone d'attente, quatre jours, seule.» L'avocate du ministère de l'Intérieur se tourne vers Jeanny qu'elle appelle «cette jeune femme». Parlant des doutes sur l'identité, elle dit: «On explique leurs droits aux personnes, il n'est pas indispensable qu'elle comprenne tout ce qui est écrit.» Dix minutes plus tard, le juge annule la procédure «compte tenu de la minorité» et confie Jeanny au parquet des mineurs de Bobigny «pour vérifications». A 14 heures, le substitut de permanence remet la petite à son père en raison d'éléments prouvant la filiation.

Ils sont ainsi des centaines de mineurs isolés à passer par la zone d'attente de Roissy. Le problème est tel que Jean-Pierre Rosenczveig, le président du tribunal pour enfants de Bobigny, s'en est saisi. Il a découvert que 1 200 personnes se disant mineures se sont présentées l'an dernier à Roissy. Après examen osseux, il est resté 843 mineurs avérés. Mais le tribunal pour enfants n'en a vu que 150. «Où sont passés les 700? Nul ne le sait», s'inquiète Jean-Pierre Rosenczveig. Certains ont reçu un laissez-passer du ministère de l'Intérieur, mais sur quels critères et pour aller où? D'autres ont été rapatriés par avion. D'autres ont dû retrouver leurs parents. D'autres enfin - mais combien? - se sont retrouvés sur le trottoir, assure Rosenczveig. «Notre pays, poursuit-il, ne peut pas laisser s'évaporer des enfants en Europe sans savoir ce qu'ils deviennent.»

Avec l'aide sociale à l'enfance, la protection judiciaire de la jeunesse, le tribunal pour enfants a formulé des propositions. La première est une antenne spécialisée dans la zone d'attente avec des juristes, des interprètes, des médecins, des psychologues, chargés de distinguer entre les enfants en danger, les enfants persécutés, ou ceux qui sont assurés d'avoir une vie normale en France. Une structure serait ensuite chargée de les accueillir en urgence. «Il faut éviter à ces enfants, après tout ce qu'ils ont subi, d'être accueillis par des gens en uniforme et avec des méthodes policières. Et aussi éviter que les décisions soient prises par des policiers de la PAF sur on ne sait quels critères.».


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