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Temps réel, temps judiciaire, temps humain
Très cher ami,
Je m'étais interrogé dans précédent journal du droit des jeunes sur la place actuelle de l'éducateur au tribunal pour enfants. Après maintes recherches, je l'avais trouvé avant, pendant, après l'intervention des magistrats de la jeunesse, au point d'avancer péremptoirement que dans le fond on pouvait se passer d'eux !
Ironie ou paradoxe ? Aujourd'hui, je ne peux résister au plaisir de te conter une histoire authentique, ou pour le coup, le juge réinvente presque l'éducateur. Rétablissement sportif d'un sain équilibre.
Or donc, un juge des enfants soucieux de se rapprocher de ses justiciables décide de tenir audiences foraines à leur intention. Il y convie son éducateur " préféré " ( et non plus attitré, les temps ont bien changé, mon petit monsieur... ) lequel toujours prêt à quelque pitrerie relève le défi. Défi majeur, s'il en faut, car cela dérange un peu sa confrérie soucieuse de l'ordre établie, des réponses traditionnelles et surtout rebelle au changement .
Qu'importe on fera de l'ombre. Au lieu et place du tribunal on choisit en mairie la salle du conseil pour le juge et la salle des mariages pour l'éducateur, noblesses obligent. Au terme d'audience foraine on substitut celui de rendez vous judiciaires, puisqu'il ne sera traité qu'au civil. Craignant la rumeur, le départ en campagne se fait sans tambour ni trompette, sous publicité restreinte ( comme il se doit ) mais non à huis clos. Le maire heureux de cette initiative, se tient sur la réserve. Ces derniers temps les crises aidant, le sclérosant ( pour certains ) duo, juge-éducateur doit délaisser, a regret cette nouvelle mission mensualisée. Les choses s'étant arrangées plus vite pour lui, le juge récidive. Mais il s'ennuie tout seul : la vie à deux c'est tellement mieux ... L'éducateur ne pouvant rien lui refuser, l'engagement est repris.
Du temps où les éducateurs en poste dans les tribunaux, appréciaient avant tout d'être sur leur secteur, ils avaient des permanences régulières dans les tribunaux d'instance, mairies ou autre lieu à caractère social . Tout cela est devenu au fil des ans désuet, obsolète, rétrograde, préhistorique et dinosaurien. Je te passe quelqu'autres noms d'oiseaux... Il valait mieux les river aux services éducatifs auprès des tribunaux et les mettre en situation de faire à la place des juges. Les loups au demeurant ont tous hurlés dans le même sens. Le pouvoir éducatif supplantait enfin l'autorité judiciaire.
Situation pour le moins cocasse, c'est maintenant le juge qui occupe le terrain laissé vacant. La nature a horreur de vide, c'est bien connu. Ces rendez vous judiciaires ne portent que sur l'assistance éducative. Ils permettent, entre autre, de rencontrer de manière plus informelle, donc plus conviviale, divers collaborateurs de la protection judiciaire de l'enfance. Ce n'en sont pas moins de réelles audiences portant sur des affaires en cours et ou des décisions peuvent être prises par le magistrat. Les affaires nouvelles sont abordées de la même manière qu'au tribunal pour enfant par l'éducateur et par le juge. Le rôle de chacun est parfaitement repérable. Seul le lieu change. Mais ce lieu autre, neutralise en grande partie l'urgence institutionnelle générée par le lieu tribunal. Le tribunal, cet endroit magique ou la situation pressée devient tout par un coup urgente et ou la décision est bien
souvent courcicuitée par cette notion. Pas grand chose à voir avec l'urgence humaine : celle qui saigne. La forme s'impose au fond.
Bon nombre d'affaires reçues en mairie, avant ou après saisine du juge ont montré que l'urgence perçue, plus par ceux qui l'avait orienté que par l'enfant lui même, pouvaient être différées dans des délais en temps humain et non plus en temps réel. Que les échéances proposées et les engagements pris permettaient de calmer la crise et d'aborder plus sereinement le fond, donc orienter de manière plus adaptée le traitement et les réponses à venir. En fait redonner un peu d'espoir et de confiance. De mobiliser les vraies énergies de sauvegarde et d'éviter la victimisation excessive des parents et de l'enfant. Il s'agit ainsi de restaurer l'autorité parentale en lui redonnant sa place, sa valeur dans la réalité de l'intervention judiciaire et dans le débat humain , au moment ou il se doit .
Cette jeune fille maghrébine, presque majeure accompagnée par le principal d'un collège voulait dénoncer les violences sexuelles d'un de ses frères, subies durant son enfance. Mais elle craignait les conséquences de son aveu et souhaitait protéger son père d'une telle honte. Aurait-elle eu le temps d'apprécier les dangers, mais aussi l'aspect salutaire de sa déclaration, si la machine judiciaire l'avait entraîné vers une inéluctable décision, ( de toute les manières que ce soit on ne dort pas au tribunal ... ) en étouffant sa prudence, ses réserves en la plongeant dans le précipice qu'elle tentait d'éviter ? La préoccupation première a été de lui donner le délais d'une nécessaire réflexion, l'aider à mesurer tous les enjeux, pas ceux uniquement que l'on exprimait pour elle ou à sa place et d'élaborer avec le
magistrat, les enseignant et l'éducateur une stratégie viable où tous les protagonistes auraient leurs places, donc respectés dans leurs droits. Pas simple, car l'urgence était concrétisée par la connaissance d'autrui de la transgression d'un interdit majeur et par le souhait que cela se sache au plus vite ( le secret avait assez duré ) : Agir, agir pour supprimer l'angoisse de la réprobation qui dénonce. Mais l'action qui pousse, tire ,bouscule menée par des tiers asphyxie l'acteur principal qui devient passif et une nouvelle fois victime.
Le tribunal aurait été sans conteste le lieu idéal de cette précipitation. Celle qui brise plutôt qu'elle ne répare. Dans cette affaire, comme dans beaucoup d'autre la décision appartenait à l'enfant. Cette jeune fille est arrivée au tribunal quand elle fut prête. Le juge l'attendait avec les moyens appropriés à la protection qui s'imposait.
Retour au bon sens. L'éducateur n'a plus à jouer au juge. Cette expérience originale est bien ressentie sur le terrain et réservera, sois en sûr des surprises agréables. On ne va pas au devant des gens sans qu'il n'y ait de retour.
Bernard Bobillot
mars 1995 in JDJ n° 151. Janvier 1996
Toute ressemblance avec un juge, un éducateur et une mairie ne serait pas fortuite. L'expérience perdure.
Epinay sur seine
Jean Pierre Rosenczveig
Bernard Bobillot Juin 1999
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