| Bientôt les
chars dans les banlieues ?
Février 2002
Bernard DEFRANCE
" Toi la dernière fois je t'avais prévenu j'vais t'éclater
tes boutons ! " Ce n'est pas un sauvageon qui en menace ainsi un autre
à l'occasion d'une " embrouille " quelconque. C'est un policier
dans l'exercice de ses fonctions qui, à dix-sept heures cinquante-cinq,
infligera à quatre jeunes qui discutent au pied de l'immeuble une amende
pour " tapage par éclats de voix ", avec procédure
devant le tribunal de police. L'un d'entre eux, en effet, est un peu boutonneux
C'est le troisième contrôle d'identité dans la même
journée pour l'un des jeunes : pure coïncidence sans doute, il
est noir. Réponse du Directeur Départemental de la Sécurité
Publique au courrier de l'association de quartier : les fonctionnaires "
ont procédé à la verbalisation des contrevenants dans
le respect des règles du droit pénal et du code de déontologie.
" Même commune : claquements de portières, cris, injures,
interpellations obscènes, moteurs rugissants, crissements de pneus,
cette paisible rue pavillonnaire subit depuis des mois le comportement de
certaines familles récemment installées dans le quartier ; cette
nuit-là, à deux heures du matin, une fois de plus, des habitants
appellent la police, qui répond qu'il n'y a pas de véhicule
ou de personnel disponibles. Des habitants excédés se rendent
immédiatement au commissariat : quatre véhicules de police stationnent
devant et des policiers en nombre sont présents. Peut-être n'est-ce
pas en effet tout à fait la même chose d'intervenir à
dix-sept heures pour quatre gamins qui rigolent au pied d'un immeuble que
dans une rue contre un gang local qui fait régner la terreur à
deux heures du matin
Les effets en termes électoraux sont parfaitement
prévisibles. Peut-être voulus ?
Deux petits faits, dérisoires : dans le premier, les policiers qui
tutoient les jeunes et les menacent (article 222.18 et 223-13, 7°, du
code pénal), peuvent humilier ou injurier en toute impunité
; dans le second, ils révèlent leur peur ou leur impuissance.
Dans les deux cas, ils détruisent leur propre autorité et la
police n'est plus police. Ce genre de faits est à l'origine du malaise
policier : l'alternance répétée de situations où
un même individu est pris entre la jouissance de l'impunité quand
il exerce une violence et la honte de l'impuissance quand la violence se retourne
contre lui, ne peut que détruire n'importe quelle structure mentale,
fût-elle la mieux " formée ". Peut-être les récentes
manifestations de policiers ont-elles soulagé chaque stress individuel
: peut-être y aura-t-il eu moins de dépressions ou de suicides
parmi eux cette fin d'année 2001
J'enseigne en banlieue nord de Paris : environ 150 élèves de
classes terminales, chaque année. Comme responsable associatif, je
côtoie aussi beaucoup de jeunes dans les cités. Depuis trente
ans que j'enseigne et que je milite dans la défense des droits au quotidien,
je n'en ai pas encore rencontré un seul - je dis bien un seul, garçon
ou fille - qui ne puisse raconter des faits analogues à ceux rapportés
ci-dessus, soit décrivant le sadisme ou le racisme ordinaire de certains
fonctionnaires devenus mercenaires, soit décrivant leur impuissance
à remplir leur mission en arrêtant les véritables acteurs
des mafias locales. Certes, les jeunes voient bien que la police sauve aussi
dans des conditions parfois très difficiles, quand tous les autres
citoyens ont déserté, quantité de gens englués
dans des violences quotidiennes, enfants maltraités ou rackettés,
couples déchirés, petits vieux agressés, jeunes à
la dérive aussi ; mais si l'image partiale et partielle de la police
persiste et s'aggrave, c'est aussi parce que c'est cette image qu'elle donne
trop souvent d'elle-même.
Quant au délire sécuritaire qui saisit bon nombre de nos élus
jusqu'aux plus hauts niveaux de l'État, et bon nombre de nos "
intellectuels " qui ne rencontrent évidemment jamais les "
sauvageons " qu'ils stigmatisent, là aussi, il n'est que révélateur
de la peur (de perdre son mandat), de l'impuissance (puisqu'il faut dans le
même temps " plus de moyens " et " baisser les impôts
" !), autrement dit de l'absence de toute lucidité et courage
politique. La question est simple : quel est le degré de conscience
civique des adultes ? Quels exemples donnent-ils aux jeunes ? Ce ne sont pas
seulement les voyages privés de certains qui sont payés en coupures
de cinq cents francs, ce sont aussi les loyers dans certaines cités
Qui encaisse en fin de circuit ? D'anciens bons élèves, passés
généralement par les " grandes " écoles, qui
sévissent silencieusement dans la banque, les sociétés
immobilières et financières, les cabinets d'architectes, les
entreprises de travaux publics, et
les cabinets ministériels.
Montesquieu : " Ce n'est point le peuple naissant qui dégénère,
il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus.
"
Continuons donc : à gifler et injurier des gamins menottés à
poil dans des commissariats ; à infliger un an de prison ferme (ce
qui détruira pour la vie un garçon de 20 ans) suite à
l'agression d'un chauffeur de bus (un jour d'arrêt de travail) ; à
en condamner un autre à la même peine pour avoir flanqué
un coup de pied dans un abri-bus (il est vrai détruit) pendant qu'un
préfet de la République, dont les frais de défense sont
pris en charge par l'État c'est-à-dire les contribuables, est
lui aussi condamné à la même peine pour avoir commandité
une action terroriste ; à tirer sur des jeunes qui " tapent la
discute " au pied des immeubles (combien de morts par an ?), pendant
que de prétendus chasseurs transgressent la loi en se pavanant sous
l'il des caméras ; à exclure tel gamin d'un collège
après conseil de discipline et signalement au parquet des mineurs suite
à une bousculade involontaire au coin d'un couloir contre un professeur,
pendant que des parents s'épuisent en vain dans des procédures
pour défaut de surveillance à propos de leur enfant tabassé
en cour de récréation lors d'un " petit pont massacreur
" ; à laisser dans tel quartier des mineurs d'une maison d'arrêt
se développer rackets et viols sur les nouveaux entrants, lesquels
se retrouvent là précisément pour viol ou racket ; à
prélever tous les mois pendant vingt ans 120 francs de charges pour
des ascenseurs sans arrêt en panne ; à expulser telle femme seule
avec ses deux enfants qui occupe un appartement dont elle paie régulièrement
le loyer en liquide (4 000 francs) entre les mains du propriétaire,
sans quittance ni contrat (effet garanti sur les deux garçons) ; à
supprimer les subventions pour tel réseau d'entraide scolaire entre
lycéens et écoliers (30 lycéens, plus de 120 écoliers
concernés) au prétexte que lesdits lycéens n'auraient
pas les qualifications requises pour aider les gamins dans leurs devoirs ;
à ne pas rescolariser tel adolescent de quinze ans qui sort de trois
mois de préventive et à diffuser auprès des chefs d'établissements
du département, en toute illégalité, les motifs de sa
mise en examen.
Continuons : à mettre dix-huit mois pour instruire une demande de subvention
dérisoire autour de tel projet d'animation, quand elle arrivera enfin,
elle couvrira à peine les frais d'établissement du dossier de
demande lui-même ; à prélever dans telle cité de
banlieue des taxes d'habitation largement supérieures à celles
qui sont prélevées en zone résidentielle ; à laisser
se développer les trafics de drogue, dont les auteurs sont connus,
en échange de la paix sociale, puisque les drogues constituent d'excellents
sédatifs de masse ; à détourner 1,5 milliards du budget
prévu pour l'Aide Personnalisée au Logement pour financer le
déficit de l'établissement public de Paris-La Défense
(budget 1999), pendant que 40 000 demandes prioritaires de logement encombrent
les fichiers du seul département de la Seine-Saint-Denis ; à
refuser la régularisation du séjour en France d'une élève
de terminale qui suit ses études confiée par ses parents à
sa tante, et dès lors considérée comme célibataire
sans ressources ; à laisser des policiers jouer aux cow-boys en toute
impunité et se comporter exactement selon les mêmes " lois
" que ceux dont ils sont chargés d'enrayer les comportements,
et les laisser sans formation sérieuse accomplir les tâches les
plus difficiles et les plus ingrates ; à envoyer au casse-pipe de jeunes
professeurs débutants dans les secteurs les plus difficiles pendant
que des agrégés et autres " hors-classe " doublent
leur traitement en classes préparatoires ; à laisser, là
aussi en toute impunité, telle substitut de procureur traiter les prévenus
de " crétins, petits cons
" et autres injures choisies
en pleine audience, c'est-à-dire à transgresser le code pénal
au nom duquel elle parle ; à laisser d'anciens voyous reconvertis en
vigiles fouiller à corps, légalement désormais, le gamin
qui a dérobé du chocolat, pendant que, dans la même grande
surface, on falsifie en coulisses les dates de péremption des produits
frais ; à ne pas poursuivre tel président de conseil général
au prétexte qu'il va rembourser une partie de l'argent public qu'il
a détourné, pendant que le receleur de marchandises " tombées
du camion " se retrouve en prison ; à refuser embauches ou logements
sur des critères évidemment racistes, en toute impunité
; à condamner en comparution immédiate la victime d'une bavure
policière pour " rébellion " et à prononcer
un non-lieu en faveur des auteurs de la bavure après trois ans "
d'instruction ", voire carrément, dix ans après les faits,
acquitter le policier meurtrier.
Continuons : à ne pas poursuivre agriculteurs, petits commerçants,
etc., qui incendient édifices publics, sabotent lignes électriques
ou moyens de transport pendant que le gamin qui met le feu à une carcasse
abandonnée se prend un an ferme ; à laisser se développer
la gestion des offices HLM ou de la distribution de l'eau comme outils principaux
de la corruption et du clientélisme politicien ; à étaler
sur les écrans publicitaires l'utilisation sexuelle des corps (y compris
et surtout d'enfants) et inciter aux jouissances immédiates en appelant
à réveiller " l'instinct " (publicité pour
une marque automobile, janvier 2000) ; à prétendre refuser la
naturalisation de tel enfant qui en remplit les conditions au prétexte
qu'il n'a pas de bons résultats scolaires ; à condamner les
" tournantes " de banlieues pendant que les proxénètes
de chair fraîche alimentent en toute impunité les amateurs de
parties bourgeoises, roses ou bleues, ou que tel romancier à succès
fait l'éloge du tourisme sexuel ; à offrir aux gamins excités
la jouissance perverse de voir leurs exploits faire la une des journaux télévisés,
des vaticinations intellectuelles de nos " républicains "
et des discours présidentiels, au moindre feu de poubelles
Continuons donc : à lutter contre l'exclusion, les incivilités,
la délinquance et les trafics (c'est-à-dire dans certains cas
les moyens de la survie), par les méthodes mêmes qui les produisent
; à " rappeler " une loi qui n'a jamais été
instituée et que ne s'appliquent pas à eux-mêmes ceux
qui prétendent l'imposer aux autres ; à exiger la réduction
et la soumission des " sauvageons sans repères " au lieu
de leur apprendre l'obéissance aux lois en les invitant à participer
progressivement à leur élaboration ; à laisser sans reconnaissance
ni ressources sérieuses les multiples associations et bénévoles
qui s'épuisent au quotidien à maintenir ou recoudre inlassablement
le " tissu social " et qui voient le patient travail de plusieurs
années détruit par une seule patrouille de police qui ramasse
au hasard, par un seul professeur qui méprise ses élèves
ou par une seule déclaration ministérielle parfaitement irresponsable.
Continuons
mais alors, prévoyons aussi la multiplication par
dix au moins de nos capacités carcérales (de façon à
approcher le modèle américain), prévoyons de former les
militaires au maintien de l'ordre urbain ; prévoyons aussi les dépenses
nécessaires à la " bunkerisation " de tous les édifices
publics (sans oublier les bureaux des ministres eux-mêmes !) ; incitons
les commerçants à s'équiper de rideaux de fer blindés
pouvant résister aux " voitures-béliers " ; prévoyons
de faire escorter par les forces de l'ordre les journalistes qui s'aventurent
à la recherche d'images pour l'audimat ; prévoyons de placer
des policiers armés dans chaque autobus, chaque wagon de train de banlieue,
chaque car de ramassage scolaire, avec tous les couvre-feux ou états
de siège nécessaires et l'interdiction, de jour comme de nuit,
des rassemblements de plus de trois adolescents sur la voie publique (comme
vient de le décider un maire de banlieue). Les moyens financiers nécessaires
et supplémentaires seront avantageusement gagnés sur les non-créations
ou suppressions de postes d'enseignants, d'éducateurs spécialisés,
de magistrats, d'assistants sociaux, d'inspecteurs du travail, d'îlotiers,
d'infirmières et médecins scolaires, et sur les économies
réalisées en suppression de subventions aux associations d'habitants
et d'initiatives culturelles, et, bien entendu, adaptons les budgets de l'État
et des collectivités locales, c'est-à-dire la fiscalité,
à ces nouvelles exigences : coût d'un seul jeune en " Centre
d'Éducation Renforcée ", 2 000 F. (305 €) par jour,
soit 730 000 F. (111 288 €) par an, coût approximatif de la scolarité
d'un bachelier de la maternelle au bac, 500 000 F. (76 225 €), pour quinze
ans d'école. Continuons
Mais alors aussi, qu'on ne compte pas sur moi, professeur de philosophie en
banlieue, pour me faire complice de cette violence meurtrière, constante,
massive et répétée des institutions, sociétés
immobilières ou financières, entreprises et pouvoirs publics
: mes élèves sont à peu près bons ou moyens, issus
de toute la planète, tout à fait " intégrés
", et tout à fait prêts à participer aujourd'hui
ou demain à n'importe quelle révolte qui pourra leur donner
le sentiment d'exister enfin (pour les lycéens, c'est tous les quatre
ans : rendez-vous en octobre 2002 ?). Mon seul objectif, pour ceux dont j'ai
la responsabilité, est d'essayer de leur permettre : de construire
l'intelligence et l'efficacité civique de leurs refus, voire de leur
violence ; ou de sortir de leur résignation infiniment plus inquiétante
et massive que les violences visibles ; ou encore d'échapper aux pièges
de l'imitation à leur échelle dérisoire des prédateurs
de la mondialisation libérale (les parades en " béhèmes
" neuves, ça ne dure pas longtemps, en tout cas moins longtemps
que les opérations bancaires douteuses dont les contribuables épongent
les résultats). C'est tout ce que je peux leur dire : " Les adultes
autour de vous ne respectent pas la loi ? Raison de plus pour vous d'apprendre
à y obéir parce que vous apprenez aussi à participer
à son élaboration. Il faut bien que quelqu'un commence ! "
J'ai déjà rencontré, à tous les échelons
de la hiérarchie, des policiers qui savaient aussi leur tenir ce langage,
républicain. Et heureusement, avant d'arriver, survivants de la sélection
scolaire, en classe terminale, certains, parfois, ont déjà eux-mêmes
rencontré un professeur, un policier ou un magistrat qui savait leur
parler et leur dire la loi, parce qu'ils avaient déjà pris leur
parti, dans le refus des fatalités ou violences en miroir.
Mais l'alliance nécessaire des éducateurs, de la police, des
jeunes de banlieue et du peuple, comment l'établir si les responsables
politiques font, par peur et démagogie électorale, dans une
surenchère destructrice de tout civisme ? Le sempiternel débat
entre répression et prévention n'a ici aucun sens : s'agissant
de l'action de la police, chaque policier peut et doit comprendre que toute
action de répression, y compris par la force, doit être aussi,
pour n'importe quel jeune, éducative, au plein sens du terme. Sinon
la police n'est plus qu'une bande en uniforme, elle n'est pas la police. Et
ce raisonnement pour les policiers vaut évidemment pour tous les représentants
de l'État. Que les adultes commencent ! Et s'il est vrai qu'un peu
moins de 50 000 mineurs ont fait l'objet en l'an 2 000 de mesures pénales,
ce sont plus de 150 000 mesures judiciaires qui ont dû être prises
la même année pour protéger les enfants et les adolescents
victimes des maltraitances, incestes, viols et violences de toute sorte que
leur ont fait subir les adultes. Qui expliquera à la jeune débutante
terrorisée en collège que, si un de ses élèves
la traite de " salope " ou lui crache dessus, ce peut être
l'effet par exemple, douze ans plus tard, de telle fessée déculottée
infligée en CP devant toute la classe ricanante ? " Il y a oppression
contre le corps social lorsqu'un seul de ses membres est opprimé ;
il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé.
Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour
le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré et le plus
indispensable des devoirs. " (Articles 34 et 35 de la Déclaration
des Droits de l'Homme et du Citoyen, rédaction de 1793). Mais la citation
de ces articles ne tomberait-elle pas sous le coup de l'article 433-10 du
code pénal qui réprime " la provocation directe à
la rébellion ? "
Bernard Defrance,
professeur de philosophie,
vice-président de la section française de Défense des
Enfants International.
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